Lansana Gagny Sakho, directeur de l’Ofor : « L’arrivée des privés va optimiser la gestion des forages »

Lansana Gagny Sakho, directeur de l’Ofor : « L’arrivée des privés va optimiser la gestion des forages »

Au lendemain d’une mission gouvernementale effectuée, en mi-mai, dans la région de Matam et axée sur l’hydraulique rurale, l’état des infrastructures et l’inventaire des besoins, le directeur général de l’Office des forages ruraux (Ofor) revient, dans cet entretien, sur le bilan de cette tournée, la gestion des ouvrages et la vision de l’Etat sur le sujet. Lansana Gagny Sakho soutient que la délégation de la gestion, de l’exploitation et de la maintenance des forages assurera la disponibilité et la qualité de l’eau dans le monde rural.
Quel est le bilan de la tournée axée sur l’état des forages que le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement et son collègue de l’Economie et des Finances viennent d’effectuer dans le Ferlo ?
La tournée entrait dans le cadre d’une mission de l’Office des forages ruraux pour faire un état des lieux précis et trouver des solutions aux problèmes sur le long terme. Nous avons commencé par la région de Louga,  avec le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement et celui de l’Elevage et des Ressources animales. Après, nous avons visité, en compagnie du ministre de l’Economie et des Finances, la région de Matam. A cette dernière occasion, le ministre de l’Economie a été sensibilisé sur la nécessité de nous doter de moyens pour pouvoir remplir correctement notre mission. Cette visite était prévue depuis trois mois. La prochaine va concerner la région de Ziguinchor, dans le courant du mois de juin, où le ministre de l’Hydraulique se rendra, car il y a des défis urgents à y relever.
Je ne sais pas si on peut parler de bilan à ce niveau, l’objectif était plus de sortir des bureaux pour faire une situation de référence. Un principe simple en stratégie : vous ne pouvez avoir une démarche cohérente sans avoir une situation de référence précise. Tout compte fait, 48 heures après la fin de la visite, le ministre de l’Economie et des Finances a pris un arrêté pour doter l’Office des forages ruraux (Ofor) de moyens financiers additionnels qui va nous permettre de régler le problème d’accès à l’eau potable de près de 150.000 personnes au plus tard le  31 août 2015. Nous allons continuer sur cette lancée pour arriver à améliorer significativement l’accès à l’eau des populations.

Quelles sont les grandes lignes de votre lettre de mission comme directeur général de l’Office des forages ruraux ?
Je vais revenir sur notre vision qui est ‘‘un foyer, un point d’eau potable’’. Cela peut paraître paradoxal pour les citadins, mais le robinet qui est une banalité dans les villes reste un luxe dans le monde rural. Cette vision s’articule autour d’une mission qui repose sur un triptyque centré autour de la qualité, du prix et de la continuité du service. Il s’agit d’assurer une disponibilité constante et une qualité éprouvée de l’eau dans le monde rural au meilleur prix avec une organisation moderne, performante, rentable et citoyenne.
Nous allons optimiser l’utilisation des ouvrages hydrauliques dans le monde rural à travers l’introduction du privé dans le secteur. Les problèmes liés à la qualité de l’eau seront notre point de mire, car ils n’ont jamais été pris en compte dans la gestion de l’hydraulique rurale. La logique a toujours été : « donnons leur de l’eau, on verra après ».
En faisant la situation de référence, on se rend compte que c’est la première fois, depuis les indépendances, qu’un gouvernement a décidé de prendre à bras-le-corps le problème de l’hydraulique rurale pour trouver une solution définitive à ces énormes dysfonctionnements. On parle souvent de réforme, mais nous abordons la problématique comme une révolution, pour prendre à bras-le-corps la demande d’accès à l’eau des populations rurales. La préoccupation majeure du chef de l’Etat, son Excellence le président Macky Sall, a toujours été de casser cette césure entre le monde rural et le monde urbain.
Pour y arriver, nous allons dupliquer le modèle Sones et la Sde dans le monde rural. Mais, avec une différence de taille, car nous comptons introduire un système de régulation. Ce qui permettra d’avoir une compétition entre les différents acteurs et de créer l’émulation. Je reste persuadé que, si nous avions plusieurs Sde dans les villes, l’environnement de l’hydraulique urbaine au Sénégal serait tout autre…
Ma mission se résume à donner de l’eau potable aux populations du monde rural en respectant certains équilibres financiers.

Sur le plan pratique, comment ce qui pourrait apparaître  comme un désengagement de l’Etat du sous-secteur va-t-il être rendu et expliqué sur le terrain ?
Désengagement dites-vous ? Quand on voit le bilan des Association d’usagers de forages (Asufor), on peut se demander si l’Etat est présent dans le secteur. Il ne s’agit aucunement de désengagement, bien au contraire. En mettant en place la réforme, l’Etat s’engage plutôt à régler les problèmes d’accès à l’eau du monde rural.
Cet engagement se fait à double titre. D’abord, l’Etat  va s’engager à double titre, parce que des contrats de performance seront mis en place (ce qui n’existe pas actuellement). Ensuite, avec cette réforme, le prix de l’eau va baisser grâce à l’introduction d’une tranche sociale pour permettre aux couches défavorisées d’avoir accès à l’eau. La continuité du service sera assurée, puis l’équation de la qualité pourra commencer à trouver un début de solution. Aujourd’hui, on ne mesure pas rigoureusement la qualité de l’eau dans le monde rural. A cet effet, nous venons de signer une convention avec l’Université de Ziguinchor dans ce sens. Mais, mesurer est une chose et trouver des solutions en est une autre. Et cette initiative sera étendue dans tout le pays. Donc, c’est maintenant que l’Etat s’engage réellement dans la politique de l’hydraulique du monde rural…

Quelles seront les spécificités du cahier des charges à propos du profil de ces privés qui vont s’implanter ?
C’est le profil de la Sde ! Le premier contrat a été remporté par un consortium composé d’une entreprise hollandaise, rwandaise et  sénégalaise. Ces privés vont créer des emplois. A terme, notre ambition est de faire mieux que ce qui se fait dans l’urbain. C’est une compétition entre des privés, avec un système de régulation. C’est un privé qui vient avec du savoir-faire, du personnel et qui va recruter aux alentours des sites. Cette ‘‘révolution’’ qui va faire bouger les lignes va de pair avec la création d’emplois…

Quelles sont les contraintes de cette privatisation ?
Encore une fois, il ne s’agit pas de privatisation, mais d’une démarche cohérente pour trouver des solutions aux problèmes structurels d’approvisionnement en eau du monde rural. Le système actuel a montré ses limites objectives.
En termes de difficultés, je vais en parler de façon globale sans faire référence, à l’arrivée, de ce que vous appelez des privés.
Le premier écueil à lever est d’ordre administratif. Il y a deux ans, un arrêté portant l’intégration de ‘‘grands centres’’ (Kanel, Aero Lao, Passy…) dans le périmètre de la Sde avait été signé. C’est un risque énorme pour la viabilité économique et la pérennité de la réforme. Je rappelle simplement que la Sde répond à nos appels d’offres. Dans ce cas, ne faudrait-il pas laisser jouer la règle de la concurrence, d’autant qu’il y a encore tellement de défis à relever dans l’urbain.
Le deuxième écueil est plus global. Le ministère de l’Elevage, à l’image de celui de l’Agriculture, construit des ouvrages hydrauliques. Il serait opportun de penser à une rationalisation du dispositif. Le troisième a trait à la mobilisation des ressources financières. Le monde rural, c’est 8.000.000 de Sénégalais contre 6.000.000 pour les centres urbains, et les moyens mobilisés sont nettement en deçà des besoins. Il faut compter en centaines de milliards pour trouver des solutions à long terme en s’appuyant sur un seul levier : trouver assez rapidement d’autres modèles et sources de financements.
Le dernier point est lié à la logique de ‘‘zone d’intervention des projets’’, je parlerai même peut être de ‘‘chasse gardée’’. Quand vous prenez la carte des taux d’accès à l’eau, dans la zone centre, vous avez 80 %, alors que dans les régions Sud (couvrant de Tambacounda à Ziguinchor), le taux global est en deçà de 40 %. Cela pose un problème d’équité. Il faut une reprise rapide du leadership de l’Etat dans le domaine de l’hydraulique rurale, l’Etat qui est le seul habilité à dicter les termes et les cadences. Cette situation confirme, une fois encore, la nécessité de trouver d’autres formes et sources de financements.
Pour ce qui concerne l’arrivée du ‘‘privé’’, je ne vois pas d’écueils particuliers. Il est évident qu’il y a un énorme travail de communication. Depuis ma prise de fonction, j’ai personnellement rencontré plus d’un demi-millier de président d’Asufor. Nous avons mis en place une plateforme d’échanges avec l’ensemble des Ong intervenant dans le secteur de l’hydraulique, et là nous préparons une grande réunion, dans le courant du mois de juin, avec les éleveurs.
Pour conclure cette partie, je tiens à souligner que je ne réfléchis jamais en termes des difficultés, mais plutôt de solutions. Cette réforme, nous allons la réussir.

Avec récurrence, la question de la maintenance des ouvrages revient. Quelles sont les politiques mises en œuvre pour l’assurer ?
La maintenance devait, en principe, être assurée par les Asufor et les brigades d’intervention de l’ancienne Direction de l’exploitation et de la maintenance (Dem). Les faits prouvent que  la maintenance préventive est inexistante. C’est l’une des raisons de l’arrivée du privé qui devra fixer tous ces problèmes. Il faut des professionnels. Ce n’est pas le métier de l’Etat de réparer des forages, mais plutôt d’encadrer le dispositif.

Qu’en est-il de l’introduction de l’énergie solaire dans l’hydraulique rurale reconfigurée ?
L’énergie représente plus de 50 % des coûts d’exploitation d’un forage ; ce qui fait que l’eau est encore chère dans le monde rural. Le solaire, c’est la solution. Il y a le coût de l’investissement de base qui se pose, mais également la question de la sécurisation des panneaux. Les privés qui viendront auront toute la latitude de travailler avec des panneaux solaires et de faire baisser significativement le prix tout en investissant sur la qualité.

Le cadre institutionnel est-il propice au changement, mais aussi peut-on parler de bilan a mi parcours ?
Nous avons le ministère de l’Hydraulique et de l’Assainissement,  le secrétariat d’Etat, ensuite l’Ofor. Cela dénote simplement l’importance que son Excellence monsieur le président de la République accorde à l’hydraulique rurale. La synergie est là. C’est le bon schéma, car les défis sont énormes. L’hydraulique rurale devrait être le pilier du Plan Sénégal émergent.
Je ne peux m’empêcher d’évoquer les réalisations qui ont été faites par le gouvernement. Nous venons de démarrer ce qu’on appelle des unités de potabilisation dans la zone Nord. C’est 100.000 personnes qui sont concernées. Le nouveau contrat de délégation qui sera effectif le 01 juillet va permettre à 300.000 personnes d’avoir accès à l’eau potable. Ce n’est jamais arrivé en si peu de temps. Il est important de communiquer sur le sujet, car les populations doivent être conscientes des efforts faits par l’Etat.

Quelle sont les perspectives ?
Il faut continuer à pousser la réflexion et avoir une stratégie claire sur au moins 3 ans (ce que nous avons quasiment finalisé). Les forages sont les problèmes de l’hydraulique rurale. La vision du ministère cadre avec des modèles de transfert d’eau sur des centaines de kilomètres. La qualité sera au centre de la politique de l’Ofor. Nous devons trouver les moyens financiers.  Les défis sont énormes, mais motivants, et ils poussent à l’excellence.  Cette réforme, nous allons la porter et la réussir. Elle reste la seule solution à l’hydraulique rurale ; elle est génératrice d’emplois, créatrice de valeur  ajoutée, mais également un important levier pour réduire les problèmes de santé publique.
Un Conseil présidentiel sur l’hydraulique rurale serait un signal fort pour tous les acteurs, mais également le prélude à cette marche forcée vers le progrès.

Source :LeSoleil/ Samboudian KAMARA

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