Lansana Gagny Sakho : «C’est inacceptable de voir au Sénégal des femmes creuser avec leurs mains pour avoir de l’eau…»

Lansana Gagny Sakho : «C’est inacceptable de voir au Sénégal des femmes creuser avec leurs mains pour avoir de l’eau…»

L’homme arrive dans les locaux de L’Observateur avec un sourire de  commercial, documents en main, il distribue des poignées de main fermes, Lansana Gagny Sakho, le Directeur général de l’Office des forages ruraux (Ofor) est dans la séduction des médias, avec son boubou traditionnel basin blanc. Un exercice périlleux et risqué pour un «citadin» qui a pu mesurer le drame du manque d’eau dans les zones rurales.

En 2015, un office des forages ruraux, ça sert à quoi ?

Ce qu’il faut savoir, c’est que de 1994 à 2004, le nombre de forages est passé  de 700 à un peu plus de 1500. Pendant cette période aussi, l’effectif de ce que l’on appelle la Direction de l’exploitation et de la maintenance (Dem) qui s’occupait de l’exploitation de ces forages, a vu son effectif baisser de façon effective. Et en décembre 2014, cet effectif était composé à 75 % de contractuels et de bénévoles. Et naturellement, la direction de l’exploitation et de la maintenance n’avait pas les capacités de gérer ces 1500 forages. Et donc, ce que l’Etat a fait, c’était de confier la gestion de ces forages à l’Asufors (Associations des usagers de forages), qui n’avaient ni la technicité ni la compétence pour gérer ces forages. Malheureusement, il y a des  conséquences visibles. Parce que déjà, l’eau dans le monde rural, était en moyenne beaucoup plus chère que l’eau dans les cités urbaines, où vous avez un pouvoir d’achat plus important. Le prix moyen de l’eau dans le monde rural tourne autour de 350 FCfa le m3, alors que dans les villes, si vous faites des efforts, vous êtes en deçà de la tranche sociale de la Société des eaux (Sde), vous avez un prix qui tourne autour de 200 FCfa. Ça c’est le premier dysfonctionnement. Le deuxième, c’est que le problème de la disponibilité de l’eau reste un point très important. Le manque d’eau est une constante dans le monde rural. Vous entendez toujours les gens dire : «Notre forage est en panne.» Le troisième point, c’est qu’on assistait à une dégradation accélérée des ouvrages, parce que ces Asufors n’ont pas la technicité et la capacité de gérer ces forages. Mais le point le plus crucial, c’est que dans ce monde rural, le chiffre d’affaires généré par la vente de l’eau tourne autour de 30 milliards de FCfa et cet argent, personne ne le voyait.

Depuis que vous avez été nommé, qu’est-ce que vous avez fait pour que l’eau arrive facilement chez ces populations rurales ?

J’ai été nommé le 1er octobre 2014. Et les points dont je viens de parler ne sont pas conjoncturels, mais structurels. Donc c’est sur la durée qu’on va trouver des solutions. Cela ne nous a pas empêché de mettre en délégation. Ce que nous allons faire maintenant, c’est de mettre des privés pour prendre la place des Asufors (les associations d’usagers de forages) ce sont des gens qui ont un savoir-faire, une technicité. Ce que nous avons fait, parce que nous avons signé un contrat avec un privé (Consortium composé d’entreprises sénégalaise, rwandaise, hollandaise) qui va s’occuper de gérer la zone Gorom, Lamsar, Diosmann, Palmarin, qui s’étend aux région de Thiès, Fatick  et une partie de Saint-Louis.

«L’eau des forages pose un vrai problème de santé publique»

Est-ce que vous ne risquez pas de vous mettre à dos les associations d’usagers de forages ?

Il faut qu’on revienne aux fondamentaux. On a 1000 et 1500 forages, on doit avoir 800 à 900 Associations d’usagers de forages. On a  8 millions de Sénégalais qui n’ont pas de l’eau potable et qui paient l’eau à des prix qui ne sont pas acceptables. Est-ce que l’on doit faire la balance entre 800 Asufors et 8 millions de Sénégalais ? Non ! l’Etat du Sénégal avait confié la gestion à des Asufors et l’Etat a dit : «Je récupère ce que je vous avais confié et je le mets à la disposition du secteur privé.» Nous allons avoir de la résistance, mais pour moi, ce n’est pas une résistance. Les résistances qu’il y aura auprès des Asufors, ce seront des résistances pour des intérêts personnels. Pour nous, ce qui est important, ce sont les 8 millions de Sénégalais. Les Asufors n’ont pas cela pour vocation, ce n’est pas leur métier, même si elles auront une place dans la réforme…Aujourd’hui, la gestion de l’eau dans le monde rural pose un problème de santé publique. Quand vous prenez l’eau dans la nappe souterraine, vous la sortez, c’est de l’eau potable et quand elle entre dans le château d’eau, elle peut être contaminée. Parce que le château d’eau, il faut le nettoyer au moins une fois par an.  Quand vous prenez l’eau et que derrière vous n’avez pas de poste de coloration, ce qui permet de purifier l’eau, il y a problème. Et je ne pense pas que nous ayons 20 % de l’ensemble des forages qui ont des postes de coloration. Ce qui pose un vrai problème de santé publique. Et cela, les Asufors ne peuvent pas le régler.

L’on convoque souvent les milliards engloutis dans le secteur de l’eau, mais aujourd’hu,i beaucoup de villageois font des kilomètres pour avoir de l’eau ; où est-ce que tout cet argent est investi, est-ce que ça ne vous interpelle pas ?

Ça interpelle. Cet argent est entre les mains des Asufors et on ne sait pas ce qui en est fait. Personne n’a une traçabilité de ce qui est fait de cet argent. C’est ça que nous voulons arrêter. On a aujourd’hui des problèmes d’accès à l’eau à Dakar, parce qu’une partie de la facture est utilisée et réinvestie pour faire des extensions et améliorer la qualité de l’eau. Dans le monde rural, ce n’est pas possible, parce que nous n’avons aucune traçabilité de cet argent. Le problème de l’approvisionnement en eau dans le monde rural, ce sont les Associations d’usagers de forages (Asufors), il faut les sortir du système et les mettre ailleurs et ce ne sont pas des choses négociables actuellement.

Vous avez été récemment à Aïnou Mahdi et Dindoudy Boca pour inaugurer des forages de 50 m3 chacun, quelles ont été les attentes des populations ?

Aïnou Mahdi est une cité religieuse, ces gens-là attendent un forage depuis 1959. Les problèmes sont urgents partout dans ce pays en termes d’approvisionnement en eau potable. On ne peut pas tout régler en même temps. On a d’autres villages où il n’y a que l’eau de pluie. Nous parlons de Sénégal émergent, ce n’est pas acceptable, il faut qu’on travaille pour trouver une solution. Et la première mesure, c’est de capter l’argent qui est généré par la vente de l’eau dans le monde rural et le réinvestir. J’ai vu par exemple des forages tombés en panne pendant des jours, pour 30 000 FCfa. Et vous regardez dans la caisse de l’Asufor qui encaisse l’argent, il y a zéro franc.

Pourquoi aujourd’hui vouloir faire table rase des Asufors, alors qu’il n’y a pas que du mauvais dans ces associations d’usagers de forages ?

C’est vrai, tout n’est pas mauvais dans les Asufors, elles étaient là quand il n’y avait personne. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à un système de 1500 forages, et on ne peut pas laisser les Asufors  les gérer. Aujourd’hui quand vous allez dans la zone centre (Fatick, Kaolack, Diourbel…) Le taux de minéralisation dans cette zone tourne autour d’une norme qui est à 1000, alors que le taux standard tourne autour de 300. Les impacts sur la santé, c’est que la qualité de cette eau attaque les os des consommateurs. L’eau consommée dans le monde rural doit avoir les mêmes qualités que l’eau servie par la Sde.  Ce n’est pas faire table rase, aujourd’hui, la politique hydraulique de l’Etat ne peut pas se limiter aux Asufors. Je vous donne l’exemple de la zone Notto, Diosmone, Palmarin (Ndp) l’Asufors doit 200 millions FCfa à la Senelec. Qui va payer cet argent ? Dans certaines zones, l’argent généré par les forages est dans la poche du président de l’Asufors.

Les forages, on en parle depuis le régime de Diouf, mettre les forages au cœur de la gestion de Macky Sall, est-ce que ce n’est pas un recul notoire ?

Je ne parle pas de mettre les forages au cœur de la gestion du Président Macky Sall. Je parle d’accès à l’eau pour les populations du monde rural. Je ne parle pas du forage comme un outil. Je crois que c’est une réforme structurelle qui entre en droite ligne de la politique du gouvernement du Sénégal pour permettre aux populations du monde rural d’avoir accès à l’eau. Ce que l’on appelle accès à l’eau, c’est avoir de l’eau à des prix qui correspondent aux pouvoirs d’achat des populations, c’est avoir de l’eau potable et de façon permanente. Cette mesure est très courageuse, parce qu’elle est dans une logique de régler un problème structurel.

«Dans l’affaire de gré à gré, il faut laisser la justice faire son travail»

Vous accusez les Asufors de mauvaise gestion, mais l’on vous accuse aussi d’avoir fait du gré à gré, qui faut-il blâmer ?

Il faut laisser la justice faire son travail. A notre niveau, nous avons fait ce qu’il faut. Ce que je peux dire, c’est que cette procédure d’appel d’offres a duré deux ans, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (Bad) sont impliquées, mais laissons la justice faire son travail. Ce qui me désole aujourd’hui, c’est la crédibilité des institutions de ce pays vis-à-vis des partenaires au développement…

Avez-vous été marqué dans les villages que vous avez visités par un événement particulier qui a suscité en vous de l’émotion ou de l’indignation ?

J’ai été marqué par un événement particulier. Il y a un mois et demi, nous étions partis faire une tournée dans la zone Goudiry. Et on a visité une rivière qu’on appelle le Faboly. J’ai vu des femmes creuser avec leurs mains pour chercher de l’eau potable. Ça existe au Sénégal ça, c’est la première fois que je le voyais.

Qu’est-ce que vous vous êtes dit en voyant cette scène ?

Je me suis dit que ce n’est pas acceptable. Je me suis dit qu’il faut au plus vite qu’on trouve des solutions. Au plus vite. Malheureusement, ce sont des problèmes que l’on ne peut pas régler en deux ou trois jours.

Source : L’obs/MOR TALLA GAYE

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