« Rendez-vous en terre inconnue » : l’émission qui vous prend pour des cons

« Rendez-vous en terre inconnue » : l’émission qui vous prend pour des cons

 

Avatar de Amandine Prié

Par 
Chroniqueuse télé

LE PLUS. Lundi soir sur France 2, l’émission « Rendez-vous en terre inconnue » a remporté un grand succès. Emotions pures et rencontres d’exception, voilà qui nous change de la télé-réalité voyeuse et exhibitionniste. Et pourtant, ce programme est lui aussi une merveille de manipulation.

C’est encore un carton d’audience que France 2 a réalisé hier soir avec la diffusion de « Rendez-vous en terre inconnue« , présenté par Frédéric Lopez. Près de 7,7 millions de téléspectateurs ont suivi les aventures du rugbyman Frédéric Michalak chez les Lolo noirs, au Vietnam, à peine moins que les 8 millions enregistrés lors de la précédente émission, tournée en Mongolie avec Virginie Effira. 

 Initialement programmé sur France 5, « Rendez-vous en terre inconnue » poursuit tranquillement sa route depuis 2004, au rythme de deux épisodes par an, suivant un concept immuable : un people, une ethnie vivant à l’écart de la société moderne, et une rencontre entre deux cultures qu’à priori tout oppose.

 

« Rendez-vous en terre inconnue » : Frédéric Michalak chez les Lolo Noirs

Une émission au concept éthique, avec de vrais morceaux d’émotion dedans

Les clés du succès tiennent en deux mots : émotion et éthique. Car « Rendez-vous en terre inconnue » se veut une émission respectueuse des peuples, humaniste et « propre ». Ici, pas de mise en scène à la sauce « Bienvenue dans ma tribu » de TF1, pas de relents post-colonialistes ni de regard condescendant sur les « primitifs », mais des méthodes empreintes de respect et un message fort : ces peuples, Mesdames et Messieurs, sont menacés. Mais par quoi exactement ? Par la « modernité ».

Le mot est lâché et creuse une brèche dans laquelle s’engouffrent tous les poncifs du mythe du bon sauvage. Certes, on sent bien dans l’émission de Frédéric Lopez une volonté d’échapper aux clichés ; certes, je suis la première à retenir mes larmes quand tel ou tel people dit adieu à une ethnie si reculée, comprenez, qu’il lui sera totalement impossible de revenir les voir un jour (« TROIS jours de voyage », nous a-t-on répété une bonne demi-douzaine de fois hier soir).

Mais ne pouvant m’empêcher de grincer des dents en entendant certains lieux communs (« ces gens-là n’ont rien et pourtant, ils gardent toujours le sourire », « que va-t-il se passer lorsqu’ils auront accès à la télévision, à Internet ? »), je suis allée glaner quelques informations et l’éthique de RDVETI en a pris un sérieux coup dans l’aile.

Manipulation des téléspectateurs : une mise en scène soigneusement étudiée

Un article du journal « Le Temps1 » m’a d’abord mis la puce à l’oreille. Le journaliste tient ses informations d’une personne (prénom d’emprunt : José), ayant assisté au tournage du numéro consacré à la rencontre entre Gérard Jugnot et les Chipayas, en Bolivie : « Déçu par le déroulement du tournage, José a contacté le Département de géographie de l’Université de Genève […] Pour que les Chipayas soient crédibles, la production insista pour que ceux-ci portent leurs vêtements traditionnels, normalement réservés aux jours de fête, pour toute la durée du tournage, même lors de travaux salissants […] Pour que l’isolement d’un peuple soit manifeste, le décor est essentiel. Ainsi, le lieu de vie des Chipayas subit des modifications. Ceux-ci vivent la moitié de l’année dans un village aux maisons rustiques et l’autre dans des estancias, exploitations agricoles en plein désert formées de cabanons en boue séchée. Les estancias étant bien plus pittoresques, les protagonistes y furent déplacés, alors que le moment du tournage correspondait à la période de vie au village […] La production prit aussi soin de dissimuler tous les éléments de modernité : du téléphone satellite aux récipients en plastique.« 

Des « arrangements » avec le réel que confirme Solenn Bardet, qui a vécu deux ans avec les Himbas de Namibie et a servi de guide pour l’émission consacrée à Muriel Robin. Elle se confie sur le plateau d’ »Arrêt sur Images », en février 2010 :

Dans une interview accordée au Post2, Frédéric Lopez reconnaît lui-même tolérer quelques arrangements avec le réel : « Repartons à la genèse : nous travaillons huit mois sur une émission, deux journalistes scientifiques plus mon rédacteur en chef réunissent toute la documentation scientifique qui existe sur la destination […] Mon rédac’ chef part ensuite, tout seul, avec son sac à dos, son appareil photo et un traducteur, bien sûr. Il parcourt la steppe pendant deux mois, dans des endroits fous, un habitant tous les quinze kilomètres, il parcourt la jungle, le désert, les montagnes. Pour l’Ethopie, il est allé de village en village, en parlant à tout le monde. Nous savons précisément ce que nous cherchons : un être exemplaire. En toute simplicité […] ‘Si on vient filmer chez toi, qu’est-ce qu’on va faire ?’ Ils nous proposent alors un programme dense et, bien sûr, nous gardons le plus spectaculaire pour la fin du programme. Souvenez-vous de la pêche miraculeuse chez les Dogons : c’est en ça que le programme est scénarisé, nous n’allons pas montrer la séquence la plus forte en début de film, ce serait un non-sens dramatique. »

Des « candidats » sélectionnés : le souci du politiquement correct

Le programme est donc élaboré des mois à l’avance, et « l’être exceptionnel » choisi selon des critères bien précis. Ainsi, dans le numéro consacré au séjour d’Adriana Karembeu en Ethiopie, l’élu s’appelle Sissay Abebe et a vu ses certitudes basculer après avoir appris à lire, en 2003. « Au fil de ses lectures, peut-on lire sur le site de France 2, Sissay découvre alors les notions de droits de l’homme, de la femme et de l’enfant. C’est une révélation, une vraie prise de conscience qui va l’amener à voir sous un jour nouveau la culture de son peuple et à remettre en cause ses propres choix… Comme celui d’avoir marié de force sa fille Moulou à l’âge de 10 ans, la privant ainsi de toute éducation. Le courage et la volonté de Sissay demandent des sacrifices. Chaque soir, après le travail aux champs, il aide ses enfants à faire leurs devoirs. Chaque jour, il se bat pour convaincre les autres habitants de la vallée d’envoyer leurs filles à l’école au lieu de les marier de force. »

Exemplaire, Tuong, Lolo noir rencontré par Michalak au Vietnam, l’est tout autant : « Savoir lire et écrire le vietnamien, ça me permet aujourd’hui de travailler pour l’administration. Mais surtout je suis le traducteur du cours d’alphabétisation. J’aide les élèves à comprendre les leçons données en vietnamien par l’institutrice. Je suis très fier de pouvoir aider ma communauté, c’est un rôle que je prends très au sérieux. »

On l’aura compris, pas question pour l’équipe de Rendez-vous en terre inconnue de poser ses caméras chez un homme qui défendrait le mariage forcé ou toute autre conviction trop délicate pour les oreilles du spectateur de France 2. Or pourquoi, chez les Lolo noirs ou les Bajaus d’Indonésie plus qu’ailleurs, ne donnerait-on qu’une seule vérité à voir ? Pourquoi ne pas tirer parti du réel, et le donner à voir tel qu’il est ? « Nous cherchons toujours à filmer des peuples debout, fiers de leur culture. Je refuse que ces tribus créent un sentiment de pitié chez les téléspectateurs », déclarait Frédéric Lopez le 20 octobre à la Faculté de Droit d’Angers .

De l’émotion sur commande et un tourisme très au point

Or si ce n’est sur la corde de la pitié, c’est bien sur celle de l’empathie que joue l’émission, et rien de tel pour faire monter les larmes que l’idée d’un peuple innocent, « pur », candide, préservé de la souillure que représente le monde moderne. On est en plein dans le mythe du bon sauvage, un « presque enfant » non perverti par la décadence de nos sociétés. Et pour faire monter encore plus de larmes, on n’hésite pas à préciser en fin d’émission : « L’équilibre des Lolo noirs est menacé, car beaucoup de changements les attendent dans les mois à venir, notamment la construction d’une route et l’arrivée de l’électricité, et avec elle la télévision par exemple. »

Il est permis de douter du fait qu’aucun groupe électrogène n’ait été installé, comme c’est le cas dans nombre de villages isolés, pour permettre notamment de se réunir autour de la télévision, ou que leurs voyages réguliers en ville (mis en scène comme un véritable choc des civilisations) ne leur ait permis d’accéder à ce type d’informations.

Mais rassurez-vous, les Lolo noirs sont un peuple tellement préservé de la modernité que vous avez la possibilité de vous en rendre compte par vous-même lors d’un circuit touristique de 14 jours organisé par l’agence Amica Travel avec, je cite « le confort des déplacements en véhicule privatif ».

 

Amica Travel - capture d'écran - http://www.amica-travel.com

Amica Travel – capture d’écran – http://www.amica-travel.com

 

Amica Travel - capture d'écran - http://www.amica-travel.com

 Amica Travel – capture d’écran – http://www.amica-travel.com

Si le Vietnam ne vous branche pas, vous pouvez aller faire coucou aux Chipayas rencontrés par Gérard Jugnot en Bolivie pour seulement 3845 €, ou débourser 1660 € pour prendre en photo les Tsaatans, au cœur de la Taïga, et marcher ainsi sur les traces de l’aventurière Charlotte de Turkheim.

L’éthique, dites-vous. Et si on commençait par l’honnêteté ?

1. Le Temps, lundi 30 août 2010, « La télévision perpétue le mythe des « peuples arriérés » », par Lionel Gauthier.

2. Propos recueillis par William Réjault, article du 30 juin 2009

 

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