Steve McQueen : « Mon film est un appel aux armes contre ceux qui pensent que la liberté nous est donnée »

Steve McQueen : « Mon film est un appel aux armes contre ceux qui pensent que la liberté nous est donnée »

 

Né en 1969 à Londres, Steve McQueen s’est fait connaître en 2008 avec Hunger, sur la grève de la faim du prisonnier irlandais Bobby Sands, Caméra d’or au Festival de Cannes. Après Shame, en 2011, 12 Years a Slave est son troisième long-métrage.

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Lire  la critique du film, par Jacques Mandelbaum

Comment expliquer qu’il ait fallu si longtemps pour que le cinéma témoigne de l’esclavage aux Etats-Unis ?

C’était une époque horrible, violente, pleine de méchanceté. C’est compréhensible, les gens ont eu honte d’aborder ce sujet. Ils étaient très gênés, à juste titre.

Comment analysez-vous l’évolution du cinéma américain par rapport à la question de l’esclavage ?

C’est plutôt une question pour vous, critiques de cinéma. J’ai vu certains films qui en traitent, pas tous et, surtout, je ne les ai pas étudiés. Plus que les fictions, ce sont les documents d’archives, les récits d’esclaves comme celui de Solomon Northup, qui m’ont intéressé.

L’esclavage, tel que vous le mettez en scène dans votre film, n’a rien à voir avec ce qui est montré, par exemple, dans « Naissance d’une nation », de D. W. Griffith (1915), ou « Autant en emporte le vent », le roman de Margaret Mitchell adapté au cinéma par Victor Fleming (1939).

Autant en emporte le vent est un grand drame romantique et romanesque. Dans un an, ce sera le centenaire de Naissance d’une nation, un film qui a toujours été pour moi très problématique. On évoque toujours les progrès narratifs et esthétiques accomplis par ce film, mais jamais le fait que c’est un film de propagande.

Beaucoup de gens ont été tués à cause de lui. Naissance d’une nation a permis la résurrection du Ku Klux Klan. En ce sens, je le rapprocherais du film de Leni Riefenstahl, Le Triomphe de la volonté (1935). On parle sans cesse de chef-d’œuvre à son propos. J’aimerais bien que l’on s’intéresse aussi à son contenu.

Peut-on établir un parallèle entre ce que représente votre film par rapport à la question de l’esclavage et « Shoah », le film de Claude Lanzmann ?

C’est assez différent. Shoah est un documentaire, mon film est une fiction. La seconde guerre mondiale a duré cinq ans, elle s’est terminée il y a et des centaines de films lui ont été consacrés. En Amérique, l’esclavagisme a duré . Il s’est terminé il y a à peu près 150 ans. Et il y a, quoi, une vingtaine de films, pas plus, qui abordent ce sujet. Et encore, jamais dans sa totalité, jamais dans ses répercussions, qui sont pourtant importantes pour les Noirs : le chômage, la santé, l’état psychiatrique, l’emploi, les familles monoparentales, la criminalité…

Il y a un rapport de cause à effet très clair entre l’esclavage et la situation, aujourd’hui, des Afro-américains. Personne n’aborde vraiment ce sujet. Or il le faudrait si l’on voulait vraiment arriver à une réconciliation.

Vous comparez le livre de Solomon Northup au « Journal d’Anne Frank ». Ce livre, jusqu’à votre film, était inconnu. Selon vous, cet ouvrage, dont la portée universelle est évidente, devrait-il, lui aussi, être enseigné ?

Ces deux récits sont vraiment très semblables. Mais, simplement, il y a en a un qui est très connu, et l’autre pas. Avec Fox, le distributeur du film aux Etats-Unis, et Penguin, l’éditeur, on travaille en ce moment pour introduire ce livre dans les écoles et les universités aux Etats-Unis. Le livre de Solomon a été republié par Penguin. Il figure parmi les dix meilleures ventes du New York Times. En deux mois, 100 000 exemplaires ont été vendus. On fait tout ce qu’on peut pour qu’il atteigne un vaste public, surtout parmi les jeunes.

L'acteur Michael Fassbender et le réalisateur Steve McQueen sur le tournage du film anglo-américain "12 Years a Slave".
L’acteur Michael Fassbender et le réalisateur Steve McQueen sur le tournage du film anglo-américain « 12 Years a Slave ». | TOBIS FILMS/MARS DISTRIBUTION

 

Votre film raconte l’histoire d’un homme libre qui est rattrapé par l’esclavage. Voulez-vous signifier que la liberté est un bien qui n’est jamais acquis ?

Mon film est un appel aux armes contre ceux qui pensent que la liberté nous est donnée ad vitam æternam. Il faut toujours se battre, y compris pour des petites choses : en décrochant le téléphone pour demander des nouvelles d’un ami ; pour donner des conseils à un autre… Ça peut sembler minuscule, dérisoire, mais ces petites choses peuvent avoir de grands effets. Dans le monde pervers dans lequel on vit, le fait de se rassembler, de faire communauté, est la seule façon de se comporter pour y faire face.

En voyant votre film, on pense à Martin Luther King, héros de la libération des Noirs, qui a dit dans un discours célèbre : « Je rêve qu’un jour, sur les collines rouges de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves puissent s’asseoir ensemble à la table de la fraternité. » Ce jour est-il arrivé ?

Dans certains cas, oui, dans d’autres, non. Mais les choses changent. Regardez les descendants de Solomon. Certains sont noirs, d’autres sont devenus blancs. Ils se réunissent tous les ans. Observez les photos qui sont faites d’eux chaque année. Vous y verrez toute l’Amérique, des Blancs, des Noirs, tous descendants de la même personne.

Bob Marley, dans sa chanson « Redemption Song », disait : « Emancipez-vous de l’esclavage mental. Personne d’autres que nous-mêmes ne peut libérer nos esprits… » N’est-ce pas aussi le thème de votre film ?

Absolument… Je suis d’accord. C’est très difficile de se libérer de l’état mental de ce qu’est l’esclavage. Les gens vous regardent toujours d’une certaine façon, et il est difficile de sortir du stéréotype dans lequel vous êtes enfermés, surtout les jeunes. En France, regardez les Arabes, les Noirs… Ici aussi, les clichés sont très forts, non ? Les jeunes me semblent piégés par le regard des autres alors qu’il faudrait qu’ils s’affirment en étant ce qu’ils sont, des êtres humains.

Vous êtes britannique et noir. En quoi l’histoire de Solomon Northup est-elle la vôtre ?

Mes parents viennent de la Grenade. Ma mère était née à Trinidad, tout comme la mère de Malcolm X. Prenez Harry Belafonte, Colin Powell, Sidney Poitier, on est tous issus de la diaspora de l’esclavagisme. Ce n’était pas un phénomène uniquement américain, c’était mondial. La France, l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Espagne, le Portugal étaient impliqués. Moi, il se trouve que le bateau de mes ancêtres est allé vers la droite alors que d’autres membres de ma famille sont allés vers la gauche.

Quel a été le rôle de Brad Pitt dans ce film ?

No Brad, no movie ! [Rires] Sans lui, il n’y aurait pas eu ce film. Brad est un grand acteur, un grand cinéphile et, aussi, un grand producteur. Il m’a fait une confiance totale.

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