Des groupes de parole pour soutenir les éboueurs de Paris, contre les agressions

Des groupes de parole pour soutenir les éboueurs de Paris, contre les agressions

 

Ils font un métier qui n’émerveille que les enfants. A cause du camion avec la grande benne qui bouge. Pour les adultes, ils sont ceux dont il faut à tout prix éviter de faire le métier. Pourtant, un seul jour sans eux et c’est la déchéance. Jacques Prévert le disait bien : «Quand les éboueurs font grève, les orduriers s’indignent.»

Depuis quelques temps, la France connaît un problème inquiétant : la recrudescence d’agressions dont sont victimes les agents de propreté. Du chauffard irascible au soiffard qui sort de boîte, beaucoup de citadins se défoulent désormais sur ceux que l’artiste américain Douglas Brodoff appelle, avec son impossible accent yankee, «les petits hommes verts».

En 2011, 150 agressions ont été recensées sur le seul territoire de la ville de Paris. Si les deux tiers demeurent verbales, certains incidents se révèlent très graves. En avril, un éboueur s’est fait tirer dessus dans le très chic Ve arrondissement. Le même mois, un agent charentais restait handicapé après un passage à tabac à la batte de base-ball. A Marseille, enfin, les violences sont fréquentes. A charge donc pour les autorités de trouver la parade la plus appropriée. Dans la capitale, l’équipe de Bertrand Delanoë a fait le choix de soumettre ses agents à des sessions de formation dont l’objectif est de définir le meilleur comportement à adopter face à la vindicte.

Groupe de parole

Un matin d’été, dans une salle exiguë de la rue Joseph de Maistre (XVIIIe arrondissement), Libération s’est immiscé dans l’un de ces petits groupes de parole, animé par Guillaume Blazquez, consultant chez Dialexis. Dès potron-minet, ils sont une dizaine à se lancer dans un récit pesant de leur quotidien. Chacun avec ses mots, son caractère, et son humeur du jour. Christophe, un Antillais musculeux bardé de breloques, torpille dru :

«C’est simple, je suis là parce que ma direction m’y oblige. Mais je sais déjà que je ne vais rien apprendre. Le blabla, ça ne sert à rien. Si un mec m’insulte, moi, je l’emplâtre.» La salle s’esclaffe. Guillaume Blazquez un peu moins :

«Il faut faire gaffe à ne pas passer du statut d’agressé à celui d’agresseur. Ce serait bête de se faire licencier pour un élément perturbateur, objecte-t-il. En tant qu’agent de la ville de Paris, vous portez un uniforme. C’est sûrement ce qui motive la plupart des agressions. Vous véhiculez à votre insu des clichés du type « les fonctionnaires sont trop payés », ou « les éboueurs sont nos larbins ». Cette image détestable, il faut la déconstruire en faisant preuve de repartie et de pédagogie.»

Muet jusqu’ici, Stéphane, jeune brun à la diction plus chétive, confesse certaines humiliations récurrentes «qui lui font mal au bide» : «Parfois, lorsque je suis au balai des gens me regardent, balancent un papier par terre et me disent : « Tiens, ramasse ». Je n’en peux plus de me sentir comme une merde à leurs yeux. Ce n’est pas une honte de faire ce métier. J’ai de plus en plus de mal à faire face à la méchanceté et au mépris. A force d’entendre ces conneries, c’est normal que certains pètent les plombs.» Ses yeux s’embuent. Rebondir après une telle tirade s’avère ardu. La pause allège l’ambiance.

Au fil de la matinée, le formateur parle, petits exercices sur paper-board à l’appui, «cadre de référence», «perception». L’approche se veut une «rééducation» purement mentale. Mais une formation de self-défense, en parallèle, est conseillée, voire encouragée.

Problèmes quotidiens

La violence, pourtant, ne semble pas être une préoccupation hypnotique essentielle pour les éboueurs. Peu habitués à échanger, certains croquent surtout à pleines dents l’occasion de vérifier que leurs problèmes quotidiens sont partagés par leurs collègues. Et les agents de maîtrise, qui supervisent les équipes, en prennent pour leur grade : «Ces mecs ont un petit pouvoir et ça les fait jubiler. Par exemple, lorsque je nettoie les trottoirs à la lance, on me dit de commencer par tel ou tel restaurant. Les patrons appellent directement nos chefs sur leurs portables pour s’arranger avec eux. Ensuite, ils vont y bouffer gratos. Le problème, c’est que moi, ça me fout en porte-à-faux. Après, les restaurateurs se croient tout-puissants et me donnent des ordres», s’emporte Malik, golgoth barbu au verbe coloré. Kader, lui, plutôt maigrelet, opine du chef : «Au lieu de nous protéger, ils nous mettent la pression. Le seul truc qui les intéresse, c’est qu’on n’ait pas cinq minutes de retard sur une tournée. Pourtant, on bosse comme des malades. Chaque ramassage, c’est près de 8 tonnes d’ordures qui sont collectées.»

Midi sonne. Les intestins jouent de l’accordéon et les anecdotes achèvent de se croiser. Tapie dans l’ombre, Sabine, la trentaine apprêtée, n’a pas dit un mot. Elle semble mal à l’aise en public. Elle finit par concéder qu’elle essuie souvent des remarques misogynes de la part des gardiens d’immeubles. Mais, ça ne la dissuadera pas de «continuer à se maquiller tous les matins pour ramasser les poubelles».

 

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