L’exhibitionnisme sauce facebook et twitter

L’exhibitionnisme sauce facebook et twitter

 

De loin, on pouvait percevoir une tension entre eux. Lui agitait les bras, elle semblait se défendre d’une faute. Grave, la faute. Assez en tout cas pour que le couple se dispute à cet endroit-là. Un bout de rocher à la vue carte postale qui avait nécessité plusieurs heures de grimpe (ardue). Un hot spot où il n’y avait, a priori, rien d’autre à faire qu’apprécier le panorama. En s’approchant d’eux, on saisissait alors les raisons du courroux masculin : «A quoi ça sert d’être venus jusqu’ici si tu as oublié l’appareil photo ?!»

Par chance, ce genre d’accrochage reste rare tant nos téléphones portables ne quittent jamais la poche, le sac, la main. Et permettent de shooter la moindre occasion. Encore s’agit-il de capter le réseau suffisant pour «partager» sa photo avec ses amis virtuels. Parce que voir ne suffit plus ; il faut montrer. Exhiber son existence sur les réseaux sociaux et leur trio de tête : Facebook, Twitter, Instagram (l’application de partage de photos rachetée pour 1 milliard d’euros par le réseau social de l’incontournable Mark Zuckerberg en avril dernier). Voire les trois en même temps. Inutile de décliner la soirée diapo vacances d’un poli «non merci», les tranches de vie de nos semblables s’imposent à nous par écran interposé, à la moindre connexion.

(Grand classique d'Instagram, la photo de pieds à la mer - @melissamangoSandy)

(Grand classique d’Instagram, la photo de pieds à la mer – @melissamangoSandy)

 

J’y étais : la preuve !

Du banal coucher de soleil aux premiers pas de bébé en passant par la photo des pieds de sa collègue de bureau au bord d’une piscine (grande tendance été 2012, le pied !), rien ne se perd, tout se partage. Même une miette dans l’assiette. La dernière lubie du Web : photographier le plat qu’on s’apprête à déguster. De préférence celui préparé par ce chef étoilé chez qui il a fallu réserver six mois à l’avance. C’est ainsi que 4 milliards de photos ont été partagées depuis octobre 2010 sur Instagram, qui comptait fin juillet 80 millions d’utilisateurs dans le monde.

L’objectif à moitié avoué ? «Faire valider auprès des autres les événements familiaux fondateurs», explique Jean-Samuel Beuscart, sociologue et coauteur de l’étude «Pourquoi partager mes photos de vacances avec des inconnus ?», partager des expériences communes, voire «signaler à d’autres ses singularités identitaires». Et clamer, en postant la preuve sur la Toile, «J’y étais, au concert de Patti Smith !» Ça, ils y étaient. En nombre. A tel point que, face à la haie de smartphones qui crachaient leurs éclairs en la filmant, avant d’en restituer le son que les fans s’empressaient d’écouter, l’interprète de Because The Night a dû s’interrompre : «Hey ? Qu’est-ce que vous faites ? Relax : rangez vos appareils photo, vos téléphones, et restez avec moi.» Excusez-les, Patti, mais la communauté grandissante des «partageurs» – sharers en anglais – est exigeante au point de faire naître l’adage : «Twitpic or it never happened». Autrement dit, si tu ne postes pas ta photo sur Twitter, c’est comme si tu n’y étais pas allé.

Alors, passe encore pour le concert d’une légende du rock. Mais pour le reste… David, Parisien de 27 ans, observe d’un oeil dubitatif son profil sur Facebook. Pas moins de 40 géolocalisations en un mois : du bar des Amis au parc des Buttes-Chaumont, en passant par le terminal 2 de l’aéroport Charles-de-Gaulle ou la gare de Brive-la-Gaillarde (oui, le fameux «week-end familial chez grand-mère»). Big Brother peut pointer au chômage, c’est volontairement qu’on se dévoile. «Ça donne un peu le tournis, vu comme ça, mais ça permet de savoir ce que font les autres sans pour autant le leur demander», se justifie-t-il. A quoi bon se parler quand il suffit d’un clic ? Je fais le pied de grue à la caisse rapide d’Auchan : expérience vitale à partager… «Est-ce vraiment du partage ? De la communication ?» s’interroge Robert Redeker, philosophe et auteur de Egobody, la fabrique de l’homme nouveau (Fayard). «Sur Facebook, nous livrons des informations sur nous, sur nos goûts, nos idées, etc. Mais nous le faisons dans l’absence. Nous ne sommes présents ni en esprit ni en corps aux personnes avec qui nous partageons. Bref, nous n’y sommes pas.»

Accouchement sur Twitter

Nous n’y sommes pas, mais nous faisons bien semblant. Aux Etats-Unis, le journaliste et écrivain Jeff Jarvis a raconté son long combat contre le cancer sur la Toile. Etape par étape. Détail après détail. En mai dernier, une présentatrice télé a «live-twitté» – raconté en temps réel sur Twitter – son accouchement, «je viens de perdre les eaux» et dilatation du col compris. Par chance, son mari a pris le relais au moment critique ! Les contributeurs du site Parents on phones, eux, balancent sur le Net les photos volées dans des lieux publics de ces honteux géniteurs surpris le nez plongé dans leur BlackBerry au lieu de s’occuper de leurs bambins délaissées au square. Joyeux délateurs des temps modernes… 

«Les réseaux sociaux servent, c’est vrai, à sortir du groupe dans lequel on est, et de sa dynamique si elle nous pèse trop», reconnaît le psychanalyste Yann Leroux. Eh oui, si le jardin d’enfants vous rase, vous pouvez toujours twitter, au risque de vous voir reprocher dans dix ans de n’avoir jamais poussé la balançoire. «C’est bien possible que ça gâche l’ici et maintenant mais, insiste l’auteur du blog «Psy et geek», si les relations dans un groupe ne sont pas suffisamment riches, ça ne vient pas de l’existence de ces outils.»

Si celui qui partage votre repas prend en photo son tartare de saumon pour le publier sur la Toile plutôt que de vous dire : «Il a l’air bon, tu ne trouves pas ?», balayez donc devant votre porte conjugale – ou votre cuisine ! «Le temps de repas est tellement colonisé par ces usages numériques qu’il y a des familles où l’on fait passer une panière au début du repas et chacun y dépose son Smartphone», raconte Yann Leroux pour qui, «de nouvelles règles de vivre ensemble sont à construire».

Partageurs du vide

«Mais, pour certaines personnes, prendre des photos en permanence est une façon de capter le présent et de rééprouver les émotions positives par la suite, comme en feuilletant un album photo», nuance le psy technophile. Seul hic, elles les partagent simultanément avec tout leur carnet d’adresses. «C’est un besoin d’élargir sans cesse le cercle de ses « amitiés » – l’amitié n’étant plus alors qu’un mot vide – sur le mode de l’Audimat, remarque Robert Redeker. L’infinitisation, qui est la marque de la modernité, qui pourrait s’exprimer dans la formule « toujours plus« , touche maintenant également la sphère des relations personnelles, jusqu’ici préservée.» Et, pour ce faire, les «partageurs» du vide s’imposent une sacrée rigueur.

«Pour raconter l’histoire de sa vie, faire son storytelling individuel, analyse Jean-Luc Raymond, consultant et enseignant au Celsa, on donne donc à voir une image bien rodée, on fait un tri en amont.» Sur le théâtre de l’Internet, on se présente de la manière la plus flatteuse. Julia, partageuse assumée, s’est, dans son entourage, plusieurs fois entendu dire en prenant une photo : «Montre-moi, avant de la mettre sur Facebook». Une sélection qui évite – parfois – la publication de tout et n’importe quoi et limiterait la présence de ceux que les Américains appellent oversharers, les partageurs abusifs.

Or, selon une étude Intel réalisée en juin dernier, trop étaler sa vie sur Facebook nuirait à la popularité de chacun : 46 % des personnes interrogées ont supprimé de leur liste d’amis ces exhibitionnistes du quotidien. Même en terre de partage, la rareté a une valeur. A méditer, hors ligne. Avant de «liker» cet article sur Facebook…

 
Marianne2 2012
 
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