OUSMANE SOW VU PAR UN ECRIVAIN FRANÇAIS : Le griot de la glaise ; un bel hommage

OUSMANE SOW VU PAR UN ECRIVAIN FRANÇAIS : Le griot de la glaise ; un bel hommage

 

A l’occasion de l’élection du sculpteur sénégalais Ousmane Sow à l’Académie Française des Beaux-Arts de Paris (section des membres « Associés étrangers »), l’écrivain John Marcus rend un hommage photographique à ce créateur d’exception. Pour magnifier cet événement, l’auteur publie un album-photos de l’exposition que l’artiste avait réalisée, en 1999, sur le Pont des Arts de Paris. Un album consultable gratuitement sur Internet. Il s’agit d’un hommage rendu à ce créateur hors du commun.

L’annonce discrète, à la fin du mois de juillet, de la nomination du sculpteur sénégalais Ousmane Sow en tant que membre « Associé étranger » de l’Académie des beaux-arts de Paris, est presque passée inaperçue dans les médias français. Il est vrai que le communiqué austère fut publié loin des fastes de Versailles et des artefacts brillants qui se succèdent dans ses salons, en trompant parfois le regard des critiques. Pourtant, il s’agit là d’un événement culturel majeur, puisque la France consacre, une nouvelle fois, l’un des créateurs contemporains les plus doués de sa génération. Comme souvent, malheureusement, l’artiste n’est pas prophète dans son pays. Preuve en est la statue mégalomaniaque et post-constructiviste édifiée à Dakar par l’ancien Président du Sénégal, Abdoulaye Wade (qui n’hésita pas, d’ailleurs, à lui sacrifier le projet du Mémorial de Gorée initié par son prédécesseur). Baptisée pompeusement « Monument de la renaissance africaine », cette horreur coréenne est une véritable caricature qui réussit l’exploit de dépasser les canons du réalisme soviétique.

On chercherait en vain le génie du Continent noir dans cette construction des vanités. Senghor lui-même doit se retourner dans sa tombe et se plaire à rêver, avec nous, de ce qu’aurait été une statue de glaise africaine mue par les doigts féconds d’Ousmane Sow. Comme beaucoup de Français – plus de trois millions –, j’ai rencontré ses œuvres à Paris, en 1999. Un peu hagard, maugréant contre un printemps tardif qui refusait de réchauffer et d’éclairer les quais, je me promenai dans cette atmosphère blafarde des jours sans joie, fort dépité par ce véritable temps de suicidés. Je descendis alors sur les berges, espérant que la Seine pourrait emporter ma mélancolie au rythme de ses eaux, aussi sombres que le ciel. A hauteur du port des Tuileries, les yeux toujours plongés dans les viscères peu ragoûtants du fleuve, je tressaillis soudain lorsque mon regard croisa celui d’un Indien à l’agonie qui semblait submergé par le courant. La surprise fut telle que je fis un grand bond en arrière, comme pour me protéger de cette fatale immersion et de ses conséquences tragiques : « Oh, non ! », pensai-je immédiatement, imaginant le pire. Dos collé au mur, le souffle court, le cœur affolé, reprenant mes esprits, je cherchai le corps de ce visage lorsque je compris que j’avais été confondu par un simple reflet d’eau. Je levai aussitôt la tête vers la passerelle des Arts qui me surplombait, au moment même où un jet de lumière vint trouer les épaisses nuées qui entouraient Paris. Cette vision provoqua un véritable choc, car, là-haut, sur cet arc de métal fragile tendu entre les deux rives de la capitale, se tenait en suspens l’être de ma frayeur, l’homme blessé, dont la souffrance était soudainement ambrée par les fragiles rayons du soleil hésitant. Certes, l’Indien continuait à me fixer avec désarroi, mais il n’était plus seul. En vérité, des dizaines de géants aux pieds d’argile avaient envahi les planches du ponton et l’entouraient, le dépassaient, semblaient s’affairer entre le vide et les taillis de brume qui persistaient encore.

Ce ballet des ombres m’intrigua et fit cesser ma crainte. Des chants entêtants s’élevèrent alors du brouillard, suivi par les appels non moins lancinants de tam-tams. C’était une invitation à les rejoindre. Hypnotisé par cette complainte des titans, mu par l’excitation de la curiosité, obéissant à cette puissante et éternelle magie de l’Art, je me décidai à monter. C’est ainsi que, pour la première fois, je pénétrai sur le territoire de l’artiste. On ne dira jamais assez que le véritable talent d’un créateur réside dans la puissance évocatrice de ses œuvres. Ousmane Sow ne transforme pas seulement la matière inerte en sculpture vivante, il écrit des épopées avec la glaise de l’Histoire et sait insuffler à ses compositions une vérité qui dépasse de loin ce qu’on appelle généralement « réalisme » ou « naturalisme ». Ses œuvres sont universelles parce qu’elles sont d’abord immanentes, elles vivent d’elles-mêmes, par elles-mêmes, elles créent leur propre réalité. Avec ses doigts de sorcier, Ousmane Sow ne cisèle pas seulement la complexité des êtres et des choses, des instants et des événements, des émotions et des sentiments, il sait extraire l’énergie vivifiante de la terre pour créer l’Homme à l’image de l’Homme, il arrive à extirper de l’inerte la mémoire essentielle du vivant, sait l’emprisonner pour mieux la libérer, la contraindre pour mieux la magnifier.

Et c’est pourquoi, sans doute, Sow est l’un des rares plasticiens contemporains à donner vie et liberté, littéralement, à ses créations. C’est pourquoi, aussi, le spectateur médusé ne regarde pas un objet d’art, mais contemple une œuvre authentique. Emporté par ce tourbillon de la vie en mouvement, il découvre des créatures animées, il assiste aux transhumances et aux batailles, il partage les naissances et les morts, il saisit les joies et les larmes, il voit couler le lait et le sang, il entend les chants et les râles, il sent l’odeur de la savane et le souffre de la poudre, il se surprend même à transpirer sous l’effet des vents secs d’Afrique et d’une expérience artistique inédite. Les mots manquent, bien sûr, pour décrire l’univers et les enfants de ce véritable griot de la glaise.

PAR JOHN MARCUS (Écrivain)

L'Office

 

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