« On n’est pas encore sorti de l’obscurantisme mystique »

« On n’est pas encore sorti de l’obscurantisme mystique »

PRATIQUES MYSTIQUES ET ELECTION : Ibrahima Sow, anthropologue et chercheur à l’IFAN

Les pratiques mystiques sont ancrées depuis des millénaires dans la société sénégalaise. Le rituel est presque immuable malgré la pénétration de l’Islam et le savoir transmis par l’Occident. Sang d’animaux et (d’homme) abreuve le passage des différents candidats plongeant le pays dans un certain obscurantisme. Le professeur Ibrahima Sow anthropologue décrypte les messages.

 

La Gazette : Une certaine psychose liée à la pratique mystique pèse sur la société sénégalaise. Lors de la visite du Président Wade à Rufisque, il a trouvé une tribune badigeonnée d’œufs et de sang. Quelle lecture faites-vous de toutes ces pratiques mystiques qui, certes, ne sont pas nouvelles dans notre société, mais qui prennent une certaine ampleur et une certaine visibilité ?

Professeur Ibrahima Sow : Vous avez bien raison de dire que ces pratiques, qui ont pris beaucoup d’ampleur, ne sont pas nouvelles. Les choses ont tendance à évoluer plus rapidement maintenant à cause de la presse qui est devenue très importante. Mais j’ai entendu dire que des taureaux ont été égorgés et que ce sang badigeonné n’est pas le sang d’êtres humains. Je ne sais pas si ce sont des sacrifices pour ou contre le camp de Wade. Quand on parle de psychose, il faut relativiser. Il y a une certaine rumeur tenace qui est accréditée par la répétition de morts et par tout le sang versé durant cette période, sacrifice ou pas. En fait, tout est bon en période électorale, en cas de conflits majeurs ou d’enjeux importants, entre autres, pour arriver à déstabiliser l’adversaire et à le fragiliser, à user même des pratiques pour le rendre inoffensif ou pour le supprimer. Il est sûr que cela existe et c’est fort regrettable.

Donc le champ électoral est un lieu de prédilection pour ces pratiques mystiques ?

Oui, bien sûr ! Parce que le champ électoral est le champ qui est la voie à l’exercice du pouvoir qui est quelque chose de très important, capital. Il y a des gens qui ne reculent devant rien pour prendre en charge la destinée de certains ou d’une cité, pour se croire ou se dire être investi du destin de changer celui de leurs semblables. Être chef, vouloir être chef, c’est donc lié à la recherche de tous les moyens pour assumer le pouvoir et la domination sur ses semblables. Actuellement, avec ces pratiques, on n’est pas encore sorti de l’obscurantisme des chefferies traditionnelles, des royautés d’un autre âge où non seulement il est possible de voir une pratique de sacrifices d’animaux, mais de sacrifices humains ; sacrifices qui auraient une valence beaucoup plus forte pour influer sur le sort, pour réussir ce que l’on veut.

Maintenant, il faut faire la différence nette entre des offrandes simples et des sacrifices qui imposent souvent du sang versé, du sang qui coule. Soit du sang d’animaux ou celui d’humains. Toute offrande n’est pas sacrifice, mais tout sacrifice est d’une certaine manière offrande, offrande en vue de… Pour qu’il y ait sacrifice, il faut un certain rituel supposant des incantations ou prières ou autres gestes, un prélèvement d’organe ou alors le recueil du sang pour un usage précis, un endroit plus ou moins « adéquat » pour la réussite de l’opération, l’utilisation qu’il faut en faire, en relation avec les desiderata du commanditaire, etc.

Le sacrifice est d’autant plus important qu’il s’agit du sang humain, voire de son propre sang, si bien que le sacrifice suprême demeure en fait le sacrifice de soi ou un substitut de soi ; et l’animal n’est rien d’autre que le substitut de l’être humain, le meilleur qu’on ait trouvé. Ce qui est important chez l’animal, c’est qu’il est une formidable réserve de sang et d’organes. Donc, pour les sacrifices, il faut des animaux qui, comme les humains, ont du sang, beaucoup de sang (taureau, mouton, chèvre, etc.) ; c’est pourquoi on n’utilise pas d’insecte, de serpent et autres qui n’ont pas ce liquide précieux.

Vous voyez donc pourquoi est important le sacrifice d’Abraham concernant d’abord son fils, un humain, qui est son autre lui-même, et qui a été changé en sacrifice animal, un bélier, sans perdre sa qualité, parce qu’ayant la même valeur. Le sang paraît être l’offrande suprême de soi offert aux dieux pour obtenir quelque chose, comme tout sacrifice d’ailleurs. Ici, c’est une position d’autorité, qui est le pouvoir de chef d’état, que l’on veut acquérir. Donc, il y a des conflits d’intérêts majeurs qui sont des conflits de pouvoir. Pour que vive la vie il faut d’autres vies.

En usant du maraboutage qui sied, prescrit par des manipulateurs de l’irrationnel, chaque commanditaire fait tout pour remporter la victoire. Autant les sacrifices sont importants, autant ils sont jugés plus efficaces, et certains sacrifices humains seraient plus efficaces, en tous les cas plus que ceux d’animaux. Tout cela est recommandé dicté et prescrits selon les prédictions de marabouts ou de féticheurs. Eux seuls savent par quelle science ? ce qu’il faut sacrifier ou non et les gens peu scrupuleux les suivent. Ce qui est tout à fait interdit par l’orthodoxie religieuse ; mais pour certains qui ont des désirs de magie pour conquérir le pouvoir, aucun sacrifice n’est à écarter pour arriver à leurs fins. Tous les moyens sont bons, aussi bien pour certains politiciens que pour certains marabouts. Quand il y a des élections où la situation est trouble, comme maintenant, c’est vraiment le gagne-pain privilégié des marabouts.

C’est la période de traite, de vaches grasses des marabouts ?

Tu le dis très bien ; c’est bien leur période de traite comme la CAN l’a été aussi et comme tout événement important l’est pour eux, qui font et défont les destins. On voit bien toute la dévotion dont tous les types de marabouts font l’objet. Il y a une logique de l’imaginaire dans laquelle les marabouts ne sont jamais perdants, quoiqu’ils disent ou fassent, ils y gagent. En parlant de marabouts, je généralise, bien sûr, et même je caricature un peu, mais ce sont les féticheurs et tous les faiseurs de miracles qui disent pouvoir influer sur la réalité. Tous commencent en faisant des séances de divination, voire des retraites nocturnes et autres artifices pour savoir ce qu’il faut faire pour obtenir telle chose. Et la finalité consiste obligatoirement à toujours faire des offrandes ou des sacrifices, d’animaux ou d’humains. Il y a aussi l’importance des lieux qui sont divers : cimetière, mer, puits, grands arbres, croisée des chemins, mosquées, bureaux, présidence de la République même…

« Les détenteurs du pouvoir que l’on pourrait suspecter ne seraient peut-être pas les seuls à effectuer ces sacrifices, car c’est une guerre générale qui est actuellement engagée pour la conquête du pouvoir »

Ces hommes politiques qui briguent le mandat suprême sont censés pourtant être de grands intellectuels. On ne peut pas penser que notre cosmogonie puisse les aspirer de cette manière.

Descartes dit que « le bon sens est la chose la mieux partagée au monde ». Je ne le pense pas du tout. C’est loin d’être le cas. L’investissement de la rationalité, qui devrait être la destinée première des intellectuels, pêche considérablement parfois par manque d’esprit critique relativement à nos us et coutumes et à nos traditions ; il existe une certaine forme de « rationalité » où souvent n’est pas bien opérée la distinction entre ce qui est rationnel et ce qui est irrationnel. Car dès la naissance, on est « formaté » par la culture du lieu. Je pense que l’imaginaire conditionne davantage notre rapport au monde que le bon sens.
Dans nos cultures, on a tendance à projeter tout ce qui nous arrive ; si bien que notre responsabilité personnelle est évacuée. C’est l’autre, les autres, ou autre chose le ou les responsable (s) : soit les « djinns » ou les « sorciers », soit les proches, soit les collègues, soit les jaloux, soit le monde des ennemis et des rivaux, qui nous nous veulent du mal, par leur mauvais œil, leur maraboutage, etc. La responsabilité est toujours ailleurs. Plus on est intellectuel, plus on est fragilisé par le milieu, par l’entourage, par l’imaginaire collectif. Même si l’on ne croit pas au maraboutage ou à certaines pratiques mystiques, l’on vous dit tout le temps qu’il faut tout de même se protéger. En faisant quoi ? En maraboutant à son tour ou en contre-attaquant si l’on pense que quelqu’un vous attaque. On vous dira : « Qui veut la paix prépare la guerre » ; « il vaut mieux recourir aux marabouts pour sa défense, car on ne sait jamais ». On entre ainsi dans un cycle infernal de maraboutage : « attaque et contre-attaque ». On est dans une société anxiogène, voire pathogène.

Les sacrifices et offrandes traduisent-ils que notre société soit une société pathogène ?

Dans toutes les sociétés, il y a eu ce genre de pratiques, qui se font dans des circonstances précises et qui relèvent de ce que l’on cache, si elles ne sont pas institutionnalisées. Les pratiques ont évolué ; mais n’empêche que dans les nôtres, où le mérite personnel est quasiment absent voire explicité à travers diverse projections justificatives (ligeyu ndey, œuvre de marabout, destin, barké baay, etc.), il y a toujours une hantise des causes extérieures maléfiques et défavorables, à combattre par des moyens peu recommandables, comme les sacrifices.

Pour parler de sacrifice humain, il faut qu’il y ait rituel comme quand l’on tue le mouton de la Tabaski. On ne fait pas n’importe comment, où et quand. Tuer quelqu’un et enlever son cœur ne signifie peut-être pas encore sacrifice humain. Il faut plus. Avant, il n’a pas si longtemps, on parlait plutôt de vol et de trafic d’organes, mais puisque nous sommes en élection, on parle de sacrifices rituels. Dans l’imaginaire populaire, les contes, les légendes et les mythologies, les sacrifices étaient connus pour, par exemples, que la régénération du sol, de la femme, du bétail soit assurée. Il y avait cet aspect de fertilisation de la terre, de l’équilibre du cosmos, du développement social, etc. Cette pratique de « bienfaits » par les sacrifices perdure encore, qui est connu lorsque des gens enterrent des crânes d’enfant pour se procurer de l’or ou du diamant. Le sacrifice des albinos, de jumeaux et de certains infirmes, entre autres, témoigne aussi de préoccupations matérielles et de soucis de pouvoir. Les détenteurs du pouvoir que l’on pourrait suspecter ne seraient peut-être pas les seuls à effectuer ces sacrifices, car c’est une guerre générale qui est actuellement engagée pour la conquête du pouvoir. Est-ce que ça marche ou ça ne marche pas ? C’est un autre problème que l’on ne se pose pas assez. Il faudrait pourtant tenter de le résoudre. C’est vraiment devenu très inquiétant que notre société tombe dans cet obscurantisme. Les gens pensent que le mérite personnel ne peut s’obtenir qu’à l’aide de marabouts. S’il n’y avait que les sacrifices humains pour que les tenants du pouvoir restent au pouvoir, ces derniers jamais ne partiraient parce qu’ils auraient à disposition tous les moyens, non seulement financiers, mais mystiques pour s’assurer les meilleurs marabouts. Pourtant, ces mêmes marabouts, qui gagnent quoi qu’il arrive, ne cessent de leur répéter : « C’est Dieu seul qui confère le pouvoir. Et Lui, il sait déjà celui qui l’aura. » Mais, pourtant, même disant cela, les marabouts ne sont pas loin d’occuper la place de Dieu.


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