Enquête sur l’enrichissement illicite : L’alibi est dans la caisse noire

 

 

Il est fondé à croire,  au Sénégal, que la loi autorise des détournements de deniers publics. Cela semble être le cas avec les fonds politiques que le citoyen a mis à la disposition du chef de l’Etat et qui en gratifie toutes les autres personnalités incarnant des institutions publiques. Au-delà  de la sphère présidentielle, les premiers ministres  peinent surtout à justifier leur fortune sans invoquer les fonds politiques qu’ils ont eu à  manipuler. Par ces temps d’enquête sur l’origine de leur fortune, les dignitaires de l’ancien régime ont trouvé un moyen de défense simple : les fonds politiques.

Cuisiné pendant de longues heures par les gendarmes de la Section de recherche de Colobane, Pape Diop n’a pas trop souffert pour donner une réponse convenue  à l’origine de sa colossale fortune. Il dit aux enquêteurs froidement : «J’ai mes anciennes activités de mareyeur avant d’accéder au pouvoir. Mes différentes fonctions à la tête de l’Assemblée nationale et du Sénat m’ont donné la possibilité de bénéficier d’une caisse noire.» Devant la tempête médiatique et judiciaire qui s’annonce, l’expression «Fonds politiques» sera le terme en vogue pour justifier la provenance d’une richesse abyssale ramassée en un temps record. Pour ces gens promis à l’échafaud judicaire, ce sera une bouée de sauvetage pour éviter des comparutions au niveau de la Cour de répression de l’enrichissement illicite. Avant-hier, Pape Diop a sorti machinalement de sa bouche de président du Sénat pour  se sortir d’affaire. Au Sénégal, Il est délicat pour une personne morale des institutions publiques de jurer que ses avoirs ont des origines propres. Mais la loi relative à la gestion des fonds propres semblent tolérer des dérives même si l’esprit le veut autrement. Pas d’obligation de rendre compte.
D’aucuns les qualifient de caisse noire que l’Assemblée nationale vote les yeux fermés. On les appelle également fonds spéciaux, politiques, discrétionnaires ou de souveraineté mis à la disposition des hautes autorités de la République comme le Prési­dent, les présidents des institutions, le Premier ministre… ! Les qualificatifs sont autant flous que son mode d’utilisation ! Il reste juste une évidence : les veinards en jouissent à satiété, les autres en abusent pour s’enrichir.
Depuis 2000, les hommes politiques sénégalais à l’épreuve de l’exercice du pouvoir justifient leur fortune par les fonds politiques. En déclarant son patrimoine personnel, le nouveau président de la Républi­que du Sénégal, Macky Sall n’est pas contraint de justifier l’origine de sa fortune.
Alors que les gens spéculaient sur sa richesse en 2011, le président de l’Alliance pour la Répu­blique (Apr) avait saisi une opportunité offerte par l’émission Et si on en parlait de la Tfm pour avouer qu’il possède une maison à Fenêtre-Mermoz, deux véhicules et un appartement à Houston.  Afin de lier ce patrimoine immobilier et mobilier à sa courte carrière d’homme d’Etat : «Avant l’alternance j’ai été ingénieur. J’ai travaillé dans une société nationale où à, l’époque, avant l’alternance, j’avais un salaire autour de 650 000 francs.» Il ajoute : «Depuis lors, je n’ai pas eu par mois moins de 2 millions, 3 millions et demi puis 4 millions de 2004 jusqu’à ma sortie en 2008. Sans compter les fonds politiques auxquels j’ai eu droit en tant que Premier ministre à partir de 2004. Lorsque j’ai quitté mes fonctions en tant que président de l’Assemblée nationale, j’avais deux maisons mais qui n’étaient pas en mesure de me recevoir parce qu’elles étaient petites dont celle où j’habite ici à Fenêtre Mermoz. Il a fallu un an et demi pour la transformer.» L’une des sources de son opulence est donc lâchée : Il s’agit des fonds politiques.

LE PROTOCOLE DE REBEUSS
Il n’est pas le premier à avouer son puisage dans les fonds politiques pour justifier sa fortune actuelle. A la question de savoir où il a tiré sa richesse, l’ancien Pre­mier ministre de Abdoulaye Wade, Idrissa Seck, n’avait hésité à répliquer que celle-ci venait «des  fonds politiques». Ce qu’il confirme d’ailleurs lors d’un entretien accordé à Sud Fm en septembre 2010. «Dans tous les Etats du monde, il y a des fonds politiques. C’est des fonds qui sont remis, du fait de la loi, à la discrétion exclusive du président de la République qu’il dépense sans avoir à en rendre compte. Maintenant, j’ai dit que dans le cadre de l’amélioration de mes moyens d’intervention politique et sociale, ce que j’en ai reçu, est allé dans cette direction. Ce n’est pas venu dans un enrichissement personnel.» D’ailleurs, il avait un différend d’argent avec son mentor Abdoulaye Wade. Dans le protocole de Rebeuss, le maire de Thiès s’était engagé à rembourser 7 000 000 000 F Cfa. Un engagement tenu.

DE BONS ELEVES DE WADE
En réalité, les élèves Pape Diop, Macky Sall et Idrissa Seck  n’ont  pas trahi leur maître Abdoulaye Wade. Ils  ont profité des guichets automatiques libéraux.  Durant tout le règne du Pape du Sopi, le Palais était devenu le centre nerveux d’un  système automatique de distribution de cadeaux pécuniaires. L’argent était le jus qui alimentait l’arrogance et l’achat des consciences. Quitte à piétiner le bons sens et les convenances républicaines. 45 000 000 francs Cfa pour Alex Segura, 50 000 000 pour Balla Gaye I, des enveloppes pleines destinées à des imams, des chefs religieux, à la clientèle politique, Abdoulaye Wade jouissait pleinement de sa  «démocratie des mallettes».  
Son porte-parole Serigne Mbacké Ndiaye a eu l’audace de justifier l’acquisition d’un terrain d’une valeur de plus d’un milliard par le droit discrétionnaire qu’il détient sur la gestion de la caisse noire. Ce faisant, il a même élargi la liste des bénéficiaires réguliers de ces fonds à ses alliés.  Le secrétaire général de And-Jëf/Pads, Langing Savané a été poussé à a­vouer un cadeau mensuel de 30 000 000 francs Cfa  qu’il recevait de son allié partenaire politique Abdoulaye Wade. Exercice auquel il a été contraint après le déballage fait à son encontre par le dernier Pre­mier du régime libéral, Souley­mane Ndéné Ndiaye. Ce dernier est d’ailleurs sur les tablettes de la justice pour biens mal acquis.
Quoi qu’il advienne, ils ont tous contribué à faire croire que les fonds politiques  ne sont pas de l’argent public. Or, les caisses politiques sont alimentées par les impôts payés par les contribuables sénégalais. Par conséquent, nul ne devrait s’en accaparer à des fins  privés et personnels. L’esprit des fonds politiques était de permettre au chef de l’Etat d’effectuer des dépenses d’urgence comme la menace sur l’intégrité du territoire, l’évacuation des malades, les catastrophes naturelles. Bref toute nécessité publique qui exige une intervention rapide que les procédures budgétaires ne peuvent satisfaire dans les délais requis.  Dans la pratique, ils remplissent des comptes personnels et permettent d’édifier des immeubles en un temps record.

 

 

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