LA DIASPORA SENEGALAISE : Halte a la contribution sans retribution

LA DIASPORA SENEGALAISE : Halte a la contribution sans retribution

Parmi les différentes couches de la population sénégalaise, les sénégalais de l’extérieur jouent un rôle de plus en plus prépondérant. Estimée aujourd’hui à près de 3 millions soit 20% de la population nationale, la diaspora est maintenant de loin le principal bailleur de fonds du Sénégal. Par les sacrifices consentis pour assister leurs familles restées au pays, les sénégalais de l’extérieur transfèrent chaque année une manne financière qui stimule directement l’économie de leur pays et en même temps constitue un atout majeur pour la société sénégalaise dans la lutte contre la pauvreté.

Le Sénégal est aujourd’hui l’un des pays africains qui re?oivent le plus de fonds de sa diaspora. Selon une étude de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), depuis 2006 les transferts officiels de fonds des sénégalais de l’étranger ont atteint 500 milliard de fcfa. Et cela sans compter les envois de fonds effectués par des canaux non-officiels, c’est-à-dire de fa?on informelle par l’intermédiaire des relations familiales, amicales ou autres. La voie informelle demeure très prisée de nos jours car elle permet à ses usagers de réduire sensiblement le coût souvent exorbitant des frais d’envoi et de change. D’ailleurs la BCEAO considère que le total des transferts par canaux informels représentent au moins 40% des envois formels. Cela porte le total des fonds transférés par la diaspora sénégalaise à plus de 700 milliards chaque année.

Selon la Banque Africaine de Développement (BAD), depuis 2005 le Sénégal est l’un des pays africains dont le principal bailleur de fonds est sa diaspora. Les transferts de fonds des sénégalais de l’extérieur dépassent aujourd’hui de loin le montant combiné de l’Aide Publique au Développement (APD) et des Investissements Directs Etrangers (IDE), ce qui est essentiel. Car les aides et investissements ensemble sont souvent prévus et budgétisés à l’avance. De ce fait les populations qui en ont vraiment besoin, souvent ne sentent pas les effets de cette assitance dans leur vie de tous les jours.

Par contre les fonds transférés par la diaspora ont un effet immédiat sur les ménages qui les re?oivent et sur l’économie sénégalaise qui est alors stimulé. Les fonds vont directement à des milliers et des milliers de familles qui automatiquement dépensent cette manne financière dans les différents secteurs économiques tels que les denrées alimentaires, les vêtements, les « petits métiers », etc… sans oublier l’électrification et les forages dans les zones rurales.

Une autre étude de la Banque Mondiale en 2006 a révélé que chaque année le Sénégal re?oit de sa diaspora des envois officiels qui, à eux seuls sans compter les transferts informels, sont équivalents à 19% de son Produit Intérieur Brut(PIB). La Banque Mondiale a conclu que ces fonds envoyés constituent un atout majeur pour le Sénégal dans la lutte contre la pauvreté. Les ménages bénéficiaires de ces envois parviennent souvent à maintenir un niveau de vie supérieur à la moyenne nationale.

D’autre part la diaspora sénégalaise recèle de ressources de qualité, de compétences intellectuelles, techniques, artistiques, etc… La double culture du pays d’origine et du pays d’accueil favorise une ouverture d’esprit et développe une culture de tolérance au sein de la diaspora. L’expérience des marchés internationaux et les relations avec les différents systèmes de bureaucratie peuvent en cas de retour aider à compenser la « fuite des cerveaux »dont le Sénégal est victime comme beaucoup d’autres pays africains.

Mais à une communauté de près de 3 millions de membres qui injectent environ 700 milliards de fcfa dans l’économie sénégalaise chaque année, est attribuée un « petit » ministère avec un budget d’à peine 1 milliard de fcfa qui ne peut pratiquement rien accomplir pour la diaspora. Par comparaison le Ministère des Marocains de l’Extérieur dispose d’un budget annuel de fonctionnement de 26 milliards de fcfa. Le Conseil Supérieur des Sénégalais de l’Extérieur(CSSE) était une bonne initiative de la part de l’Etat sénégalais après mûre réflexion. Une étude sérieuse de sa nature, de sa composition, de ses objectifs et de son règlement intérieur avait été réalisée à l’avance. Mais le choix des membres du CSSE fut irresponsable et complètement partisan. D’ailleurs ce choix fut vigoureusement contesté par la majorité des associations de la diaspora. Dès lors sa mission était déjà compromise. Aujourd’hui on n’entend même plus parler du CSSE. N’empêche l’Etat prend souvent des mesures qui affectent directement la diaspora sans aucune interaction avec ses membres. Comme exemples, on peut citer les mesures relatives à l’interdiction d’importations de véhicules de plus de 5ans et à la surtaxe sur les appels téléphoniques internationaux entrants. Ces décisions affectent directement la diaspora sénégalaise. Pourtant ses membres ne furent jamais associés, consultés ou même informés.

La raison pour laquelle une telle situation perdure est tout simplement la non-inclusion des sénégalais de l’extérieur dans les structures de gestion de notre Cité. Par non-inclusion, il faut entendre absence de représentation. Et tant que la diaspora ne disposera pas d’une représentation proportionnelle à son nombre, la même situation risque de se répéter dans le futur.

Les membres de la diaspora sont pourtant politiquement engagés. On en voit de toutes les couleurs de parti. Les uns soutiennent les partis au pouvoir et les autres adhèrent aux partis de l’opposition et à la Société Civile. Certains s’activent au sein de mouvements de soutien tandis que d’autres expriment leurs désapprobations par des manifestations publiques (marches et sit-ins) et des lettres de dénonciation. Mais la distance qui sépare le Sénégal de sa diaspora semble toujours être un handicap qui semble isoler les sénégalais de l’Etranger. Et cet isolement constitue un obstacle à leur implication dans la gestion de la Cité.

Mais avec l’aide des progrès technologiques et l’émergence des différents réseaux sociaux, ce frein, que constitue la distance, est appelé à disparaître pour faire place à une connexion constante entre le Sénégal et sa diaspora et entre les différentes membres de la diaspora. Ainsi il nous reviendra, à nous membres de la diaspora, de mettre un terme à cet isolement en manifestant notre désir profond et notre disposition à accompagner les autres composantes de notre population sur le chemin vers la démocratie et le développement. Il est vrai que dans le cadre de la vie quotidienne chacun d’entre nous fait de son mieux de son côté. Mais cela ne devrait jamais nous empêcher de faire l’effort de nous organiser en Associations, Amicales, Clubs, etc… pour jouer collectivement le rôle qui est le nôtre, étant une  communauté de près de 3 millions de citoyens actifs. Si nous ne parvenons pas à le faire, d’autres segments de la population dont l’Etat, vont continuer seuls d’animer les débats et de prendre seuls des décisions qui souvent vont à l’encontre des intêrets des sénégalais de l’extérieur.

Il nous revient donc de nous prendre en charge collectivement pour atteindre pleinement nos potentiels. La diaspora sénégalaise peut constituer un véritable poids politique. D’abord étant pour la plupart des soutiens de familles dans leur pays d’origine, les sénégalais de l’extérieur sont en même temps des leaders d’opinion au sein de ces mêmes familles. Ensuite en maintenant les contacts entre les différentes associations de sénégalais en Afrique, En Europe, en Amérique et en Asie, la diaspora peut créer un rassemblement massif de citoyens actifs dans le but de protéger leurs intérêts dans leurs pays d’origine et d’accueil. Les sénégalais de l’Etranger peuvent beaucoup gagner aussi en unifiant leurs différentes associations et divers groups dans une large organisation pour avoir une influence sur la vie politique, économique et sociale de leur pays d’origine. La diaspora doit refuser d’être per?ue comme un simple bailleur de fonds, mais plutôt de fa?on abstraite comme une région supplémentaire avec une population au nombre seulement comparable à celui de la région du Cap-Vert.

D’ailleurs le nombre d’adultes actifs dans la diaspora est de loin supérieur. Il est donc temps d’adopter une politique juste de représentation qui se traduit par une inclusion proportionnelle de la diaspora dans les différents organes institutionnels de décisions et de consultations tels que l’Assemblée Nationale, le Sénat, le Conseil Economique et Social, etc… Et nous dites pas que c’est impossible car on ne l’a jamais vu. Gouverner n’est pas seulement copier ce qui se fait ailleurs et rejeter ce qu’on n’a jamais vu. L’Etat doit d’abord avoir la lucidité de tenir compte des diversités démographiques et géographiques de l’ensemble de la population. Ensuite à partir des données relevées, l’Etat doit prendre l’initiative d’une politique d’inclusion des diversités. Ce caractère inclusif pourra de fa?on démocratique impliquer directement ou indirectement toutes les composantes de la population, les sénégalais de l’extérieur compris, dans la gestion de la Cité.

C’est de cette fa?on que la diaspora aura les moyens d’identifier des objectifs à courts et à moyens termes, établir et développer des collaborations étroites et des partenariats durables avec le Gouvernement du Sénégal. Un dialogue constant avec des termes définis de réciprocité pourra être maintenu entre les éventuels représentants (députés, sénateurs et conseillers) de la diaspora et les autorités publiques, civiles, religieuses, confrériques, etc… pour la construction d’un Sénégal qui avance.

Il est bien possible de travailler ensemble, d’identifier des projets et des démarches qui faciliteront la promotion de notre pays. Mais il faudra d’abord donner à la diaspora sénégalaise les moyens de jouer son rôle. Et cela passe forcément par la satisfaction de ses revendications légitimes telles que :.

1. Une représentation proportionnelle des sénégalais de l’extérieur dans les institutions nationales telles que l’Assemblée Nationale, le Sénat et le Conseil Economique et Social. Ceci assurerait une implication directe et juste de la diaspora dans la gestion de leur pays et dans les processus de prise de décisions qui souvent les affectent.

2. La révision de la loi sur la nationalité au Sénégal qui aujourd’hui porte préjudice inutilement aux sénégalaises mariées à des non-sénégalais. La loi sur la nationalité doit simplement être la même pour tous sans distinction de sexe.

3. Une proximité des consulats aux membres de la diaspora. Par exemple un service consulaire dans une ville majeure comme Los Angeles-Californie aurait l’avantage de servir une large partie de la diaspora dans les Etats de l’Ouest des Etats-Unis d’Amérique tels que Californie 6e Economie du monde et l’Etat le plus riche des USA, Nevada, Arizona, Utah, Oregon, Washington, etc…

4. La révision de la loi sur les importations de véhicules au Sénégal. Il est vrai qu’une totale libéralisation des importations même commerciales de véhicules serait contraire aux intérêts surtout écologiques et environnementaux du Sénégal. Mais une limite systématique de 5 ans, qui s’applique aussi à la diaspora, porte préjudice inutilement aux membres de la diaspora quand ils retournent au pays. Une politique plus équilibrée et une professionnalisation de la « visite technique » des véhicules au Sénégal seraient plus appropriée.

5. L’annulation de la surtaxe sur les appels téléphoniques internationaux entrants. L’intention de l’Etat de vouloir taxer les revenus astronomiques des compagnies téléphoniques au profit du Sénégal est juste et justifiée. Mais taxer par minute les appels entrants n’est pas une bonne solution. Car ces compagnies vont tout simplement faire payer les taxes aux sénégalais de l’Extérieur et de ce fait rendre plus difficiles leurs contacts avec leur pays d’origine. La solution se trouve dans une meilleure maîtrise des négociations, des contrats et des lois qui régissent les marchés de télécommunications pour un partage raisonnable des revenus entre l’Administration et les compagnies privées.

 

 Il y a d’autres revendications de nature différente qui varient d’un groupe de sénégalais de l’extérieur à un autre. Mais elles sont tout aussi légitimes. La satisfaction des revendications énumérées ici serait un bon départ pour une implication effective de l’ensemble des membres de la diaspora dans la gestion de notre pays. Ce serait une bonne fa?on de réaliser un Sénégal et sa diaspora unis et intégrés, avec une vision partagée, pour une démocratie épanouie et un développement durable qui visent à relever les défis communs à tous les sénégalais.

Par Yaré Mbaye(Los Angeles, CA et Dial Diagne(San Diego, CA)

Avec les contributions de Babacar Fall(Los Angeles, CA) et Khadim Dioum(Oakland, CA)

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