Réponse d’un immigré Sénégalais en Europe au pamphlet indigne sur l’émigration publié sur www.bitimrew.net

Réponse d’un immigré Sénégalais en Europe au pamphlet indigne sur l’émigration publié sur www.bitimrew.net

DOSSIER- EMIGRATION : Pourquoi les premières générations d’immigrés ont échoué « publié sur le site bitimrew.com, un pamphlet paru sur le site www.bitimrew.net, lu sur seneweb.com le 11/04/2011. Un procès de la première immigration sénégalaise que l’auteur dresse avec un ton virulent, voire insultant. Un devoir de réponse me parait indispensable non pas parce que je suis émigré ou fils d’émigré, mais surtout parce que ce pamphlet ne reflète pas tout à fait le vrai visage de l’immigration sénégalaise en Europe. Cette réponse consiste donc à rétablir la vérité, car l’auteur se cantonne sur des généralités infondées et sur des logiques absurdes. Des diatribes sans fondements et des clichés.

Je cite  « Ces gens, venus de l’intérieur du pays, se fixent en général un seul objectif qui est de construire une maison au village (en général une fausse terrasse) où loger ses épouses, car la majeure partie est polygame. Ils excellent tous dans l’art de collectionner des femmes et des enfants, sans pour autant se soucier ni de leur présent, ni de leur avenir ».

Ces gens venus de l’intérieur du pays dont il parle, vivaient de l’agriculture, de la pêche et de l’élevage. Ils avaient fait de leurs régions le grenier du Sénégal tout entier pendant un siècle avant de migrer vers des horizons plus hospitaliers. L’exode rural, début de l’émigration, n’est que la résultante de la détérioration des conditions climatiques et de l’appauvrissement des terres cultivables. Comme disait Pantin  » La pauvreté pousse à l’émigration… ». Ainsi, les cultures vivrières ne pouvaient plus nourrir tous les villageois. L’Etat ne faisait absolument rien pour juguler les maux du monde paysan. Il était nécessaire de revenir sur ces phénomènes qui ont causé le départ des ruraux vers des horizons meilleurs. Je pense qu’il faille déjà analyser ces conditions qui poussaient ces hommes à quitter pères, mères, amis pour aller affronter les rudes hivers d’Europe et d’Amérique. De plus, il est intéressant de noter que l’immigration dressée par le pamphlétaire ne constitue pas la première vague d’immigrés sénégalais. Avant que la France ne devienne la terre de prédilection des émigrés, le Zaïre, la côte d’ivoire, le Gabon, la Sierra Léone, l’Angola furent les premiers pays d’immigration des Sénégalais.

Une lecture du très célèbre travail de François Manchuelle apportera de l’eau à mon moulin. Plusieurs diamantaires, fer de lance de l’économie sénégalaise, ont fait fortune dans ces pays. L’émigration vers les pays d’Europe est récente. Elle ne date que la fin des années 1950 et surtout au milieu des années 1970 quand la sécheresse  avait frappé de plein fouet les zones rurales du Sénégal. Elle est également la résultante de la dégradation de la géopolitique africaine. Les pays africains, autrefois riches en ressources minières et propices au commerce, ont sombré un par un dans la guerre civile.

De plus, justifier l’émigration des Sénégalais par la seule volonté de collectionner les femmes et de les transformer en « poules pondeuses  » est une énorme bévue. C’est manquer du respect vis-à-vis de ces hommes braves qui ont bravés et bravent toujours le froid pour donner une existence exemplaire à leurs familles qu’ils ont laissées derrière eux. L’auteur occulte l’idée connue tous selon laquelle la polygamie a existé avant l’émigration. Les Sénégalais en particulier et les Africains de façon générale ont très souvent  été polygames avant même qu’ils n’embrassèrent l’Islam. Quand on interroge l’histoire, on se rendra à l’évidence selon laquelle nombreux étaient des rois qui avaient des harems qui comptaient des centaines de femmes. La polygamie que les Sénégalais pratiquent, qu’ils soient immigrés ou non, est une recommandation coranique. On ne peut nullement justifier cela par l’émigration et, à ma connaissance, il n’existe aucune étude sérieuse qui affirme que les hommes qui ont émigré pratiquent plus la polygamie que ceux qui sont restés au pays. Les hommes, qu’ils soient en situation d’immigration ou de sédentarisation, recourent à la polygamie quand ils en ont les possibilités matérielles. . Ce n’est donc pas l’émigration qui conditionne « la collection de femmes ». Des hommes sénégalais ont été polygames sans jamais traverser l’Atlantique. D’ailleurs, nombreux sont des immigrés ayant une seule femme. Un argument très réducteur et non recevable.

« Les émigrés se fixent en général un seul objectif qui est de construire une maison au village » dit-il. Dois-je rappeler la fameuse pyramide d’Abraham Maslow ? Maslow disait : « Les besoins de sécurité sont ceux qui sont liés à l’aspiration de chacun d’entre nous à être assuré du lendemain physiquement comme moralement. Ils recouvrent le besoin d’un abri (logement, maison), la sécurité des revenus et des ressources, la sécurité physique contre la violence (délinquance, agressions, etc..), la sécurité morale et psychologique, la stabilité familiale ou, du moins, une certaine sécurité affective et la sécurité sociale (santé) ». Tout homme, qu’il soit blanc, jaune, noir, gris, aspire à se construire un toit dès que ses besoins psychologiques sont satisfaits. Vouloir tourner en dérision cette frénésie des immigrés vers l’immobilier est d’une pure insolence. Les ministres et les hauts fonctionnaires résidents au Sénégal se construisent de belles palaces souvent avec l’argent des contribuables, alors pourquoi pas les émigrés ? Avoir une maison a toujours été un signe de réussite. C’est tout à fait normal que l’émigré, de retour dans son pays, se lance dans la construction de sa maison familiale ou de sa propre villa afin d’y loger sa famille. C’est très normal.

« Ces Modou-Modou (car ce sont eux les vrais Modou) mènent une vie qui frise celle de clochard, car ils s’entassent dans des appartements étroits et mangent mal, très mal, au vu des efforts qu’ils fournissent dans leurs lieux de travail respectifs. Ils vivent dans une promiscuité telle que l’odeur corporelle, mélangée à celle des cuissons, fait exhaler un parfum insupportable. Pour eux, ils n’ont droit à aucun bien-être au pays des blancs. » assène t-il. Quelle méchanceté gratuite ! Déjà, il est prudent de différencier les conditions de vie dans les pays d’immigration et même selon les villes d’accueil. Même si l’auteur n’a pas précisé de pays, nul ne doute qu’il fait allusion à l’immigration européenne, particulièrement celle française. Ils parlent des foyers parisiens très certainement. L’odeur du mafé, la cohabitation avec les cafards, la colocation à cinq personnes, voire six ou sept, est une réalité que personne ne peut nier. L’engorgement dans les foyers parisiens est une dure réalité, hélas ! Mais, les immigrés ont-ils choisi de vivre dans cette promiscuité ambiante qu’il fustige ? Nul ne peut répondre par l’affirmatif à cette question. La principale motivation de l’émigration est de faire des économies pour nourrir la famille, rehausser son niveau de vie au pays et préparer son retour. Les deux pieds ne peuvent pas sauter en même temps dans l’eau. Le sacrifice est une variable de la réussite. On ne peut pas vivre en pacha dans l’immigration et vouloir être prophète chez soi. On ne peut vouloir vivre dans un quartier huppé de Paris, un appartement de standing et vouloir subvenir convenablement aux charges de sa famille, la cause du départ de tout immigré de son pays. Dire que l’odeur personnelle mélangée à celle des cuissons est insupportable rend imbuvable même ces propos. Je suis sidéré par ce parfum de haine dans cet article. En lisant les phrases haineuses de cet article, on a comme impression qu’il a des soucis personnels avec les immigrés pour on ne sait quelle raison. Est-ce une jalousie, une haine vis-à-vis d’eux par le simple fait qu’ils font des réalisations concrètes au pays ? Je paraphraserai le Prophète Moïse quand il disait que : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ». Cette recherche du gagne pain doit toujours être un sacerdoce. L’odeur est sueur. Un vrai homme doit suer pour vivre de son travail. Seul le fainéant ne part pas au charbon. Cette odeur corporelle dont il parle est positive. Elle est la résultante du labeur au quotidien. Faites un tour au marché Sandaga, HLM ou que sais-je encore pour vous rendre compte que cette même odeur corporelle fait légion. Les immigrés Sénégalais en Occident ne sont pas des mannequins. Ils suent pour mettre des familles entières à l’abri. On les croise à des heures insoutenables dans les métros, trains et bus parisiens, refusant le sommeil pour le seul but de faire vivre la famille restée au pays. Combien défalque une somme importante de leurs maigres salaires pour l’entretien de leurs parents, leurs femmes et l’éducation des enfants. Doit-on les condamner pour cette noble cause ?

Dire que les immigrés vivent comme des clochards en Europe est une énormité qui dénote la non-maitrise de l’auteur de la réalité qu’il essaie de décrire avec haine et passion. Les immigrés mangent à la sueur de leur front. La mendicité, même si elle existe, n’est pas visible dans l’immigration sénégalaise, voire Ouest africaine. Les immigrés sont les moteurs de l’économie française. Tout ce qu’ils gagnent, ils l’ont mérité. L’argent ne se ramasse pas en Europe. C’est au bout d’un travail de longue haleine qu’on y arrive. Manger du mafé, du Domoda, du Soupu Kandia et du riz aux poissons est-ce mal ou très mal manger ? Aussi bien dans les foyers parisiens que les appartements, l’alimentation est calquée sur le modèle africain. Les Soninkés mangent leur  » Déré « , les Peuls mangent leur  » hakko « , les Wolofs leur  » Soupou Kandia « … Devons nous aller manger chez QUICK, MC DO ou être des férus de la gastronomie française pour « bien manger » ? De plus, l’auteur généralise les modes de vie des immigrés en Europe. Il faut savoir qu’un Sénégalais en Angleterre n’a pas les mêmes conditions de vie qu’un immigré sénégalais en France, en Italie ou en Suède. De même un Ndiago vivant à Toulon ne connaît pas les mêmes difficultés qu’un Peul de Mantes-La -Jolie ou un Soninké à Montreuil. Les villes diffèrent et ont leurs propres politiques d’insertion des immigrés. Il faut que l’auteur sache que tous les sénégalais, mauritaniens, gambiens et maliens qui vivent en France et qui investissent chez nous ne sont pas tous des immigrés et n’habitent pas tous dans des foyers auxquels il donne toutes les tares du monde. Une belle catégorie vit dans son propre pavillon, appartement ou dans logement décent comme tout bon français.

 » En plus, ces Modou-Modou n’étaient pas intellectuellement outillés pour convaincre les partenaires potentiels à aller investir au pays, leur seul souci étant de leur soutirer ce qui leur permettra d’assurer des vacances. » Encore une belle ânerie ! Savez-vous combien d’immigrés ont initié des projets de développement dans leurs villes d’origine et villages du Sénégal ? Lisez, s’il vous plait le chef-d’œuvre du Professeur Mahamet Timéra intitulé : « Les Soninkés en France. D’une histoire à l’autre », pour vous rendre compte que votre logique est en totale décalage avec la réalité. Quelle honte de faire des pareilles affirmations gratuites sur un espace public pour peut-être un simple règlement de compte avec un cousin immigré qui a réussi. Il faut aller faire un tour sur le site du co-développement pour en avoir le cœur net.

Dans la région de Tambacounda, plusieurs émigrés ont réussi à doter leurs villages en eau potable, de structures sanitaires et scolaires, des mosquées, et j’en passe. Plusieurs localités du Sénégal, parce qu’abandonnées par l’Etat, doivent leur existence grâce à la manne financière de l’émigration. Sans les émigrés, la famine aurait envahi une grande partie du Sénégal. C’est une insolente imprudence que de dire que les émigrés n’investissent pas dans leurs pays. Dakar vit aujourd’hui des fruits de l’émigration. L’immobilier, l’équipement, le commerce…sont autant des domaines qui bénéficient tous les jours des retombées de l’émigration. Qu’est ce que l’Etat a fait pour réduire le chômage, la pauvreté des ménages dans l’intérieur du Sénégal ? Que nenni! Que l’on soit Baol Baol, Boundounké, Foutanké ou Soninké, nous sommes souvent considérés comme des citoyens de seconde zone. Mieux vaut être clochard ailleurs qu’un mendiant dans son propre pays.  En plus de la péjoration des conditions climatiques évoquées plus haut, l’émigration n’est que le résultat des mauvaises politiques du gouvernement depuis l’ère Senghorienne.

Bref, il faut savoir que l’émigration n’est pas la solution adéquate pour les fils d’un pays. Depuis des années, le Sénégal s’appauvrit. Seule une infime partie de la population s’accapare des ressources du pays. Dans cette spirale négative, l’émigration devient une bouée de sauvetage. Plusieurs familles vivent paisiblement grâce à la sueur et aux sacrifices de leurs fils qui, contre vents et marées, ont émigré. Quel homme préfère laisser ses parents et sa belle dulcinée pour aller vivre en Occident dans des conditions qui ne sont toujours pas faciles?  Si tout allait très bien chez nous, personne ne répondrait aux sirènes de l’émigration. De plus, plusieurs immigrés en occident font d’énormes sacrifices qui précarisent d’ailleurs leur situation dans le seul dessein de faire bouillir trois par jour la marmite familiale au pays. Eux même savent que tout n’est pas rose dans l’immigration. Entre le cancer et le diabète, que choisir ? Je préfère me priver de bonnes choses de la vie et vivre que d’être en phase terminale. Ils ne méritent nullement ce pamphlet maladroit et trop subjectif. Aussi, faut-il préciser que les nouveaux jeunes immigrés vivent à quelques exceptions dans les mêmes conditions. Qu’ils vivent dans des appartements huppés ou dans des HLM, ils reproduisent les mêmes schémas pour venir en aide aux familles restés au pays. Certes, le travail à l’usine, le nettoyage, la restauration ne sont plus collés à leur peau, mais ils sont également tiraillés par les mêmes problèmes que leurs ainés. Ils ont juste changé le regard de l’immigration qui n’est plus la servitude, mais la prise en compte des compétences. Pour finir, je dirai que l’immigration est un mal nécessaire. Des problèmes liés à l’immigration, il y en a, mais elle est  pour l’instant utile à nos familles abandonnées par la mauvaise politique de nos gouvernants. L’auteur de cet article, plus que controversé aux arguments non fondés, aurait été plus crédible, s’il s’était dépensé dans le sens d’une analyse objective qui s’attaquerait aux causes et aux conséquences de l’immigration que de s’attaquer aux migrants et aux immigrés qui ne font que gagner honnêtement leur vie à la sueur de leurs fronts. En tout cas, l’objectif de cet article n’était pas de nature à chercher une solution de sortie de crises, mais à s’attaquer gratuitement aux émigrés, ce qui n’honore guère son auteur.

Source : bakelinfo écrit par Samba Fodé KOITA dit EYO

2 Comments

  1. Avatar
    Rédacteur avril 13, 2011

    Belle réponse EYO, bien écrit et argumenté. Ces gens sont tout simplement jaloux de ce que les immigrés soninkés, entre autres, ont fait et font chez eux : développer, promotion de la solidarité,… En clair, ce qu’un wolof ou wolofisé est incapable de faire, si ce n’est singer le colon aussi bien dans son mode de vie que dans son mode de pensée, aussi rétrograde soit-il ; mais qui singe devient au final un vrai singe.

  2. Avatar
    babacar mai 25, 2011

    je pense qu’il ne s’agit pas d’une question de wolof ou de personnne wolofolisèe qui singe à l’occidental,mais plutot de personne inconsciente des arguments qu’il avance,les imigrés jouent un role tres determinant dans l’économie denotre pays le sénégal.Blamer les imigrés équivaut à donner de la farine à moudre aux detracteurs de l’afrique .Nous devons etre reconnaissant des efforts que font les émigrés car sans eux un pays comme le Sénégal qui reçoit 5 milliards F cfa par an connaitrait plusieurs familles dispersées.Bravo les modou modou

    babacar Diakhaté

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